Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 17:32

                            Suite de ‘Drôle de guerre’ des mémoires de mon père                        

 

                                                            Les CDHV

 

C’est quand nous allions faire des manœuvres militaires au nord de Limoges, dans les terrains chaotiques situés sur la commune de Couzeix que je découvris les CDHV (chemins de fer départementaux de la Haute-Vienne). C’était de vrais trains à la Dubout. Ils n’étaient pas à vapeur, le réseau était électrifié depuis sa création. Les voitures, à bout de souffle, étaient toujours bondées. Ces surcharges n’étaient pas faites pour améliorer la situation. Les caisses étaient en bois habillés de lambris verticaux disloqués et vermoulus. Certains châssis étaient même tordus. Des gens du pays m’avaient raconté qu’il y avait pas longtemps une motrice à essieux s’était même cassée en deux, le châssis complètement rouillé ayant cédé heureusement sans faire de victimes. On voyait que le matériel manquait d’entretien depuis pas mal de temps, mais malgré tout ça, ces trains se révélaient forts sympathiques. Ils fonctionnaient, par vents et marées, quoi qu’il advienne, et ont rendu de grands services pendant ce lamentable conflit où l’énergie électrique était à peu près la seule à assurer le fonctionnement des transports publics.

Les villes qui n’avaient pas encore sacrifié leur tramway au dieu pétrole ont eu beaucoup de chance bien vite oubliée au cours des trente glorieuses qui suivirent.

Les allemands n’étaient plus qu’à quelques kms de nous. Il y avait des réfugiés sur la route, sur la voie, partout. Personne ne payait sa place. L’abondance des voyageurs rendait tout contrôle impossible. Le contrôleur restait sagement auprès du mécanicien. Toute tentative de sa part d’effectuer son métier lui aurait coûté de nombreux déboires et il n’aurait pas manqué de se faire houspiller. C’était l’anarchie totale mais les petits trains départementaux continuaient leur bonhomme de chemin comme si de rien n’était. Quelle incroyable conscience professionnelle animait ces employés qui savaient que les jours étaient comptés pour leur entreprise totalement déficitaire et qu’ils entamaient là leur chant du cygne. Un peu plus de déficit n’avait alors plus guère d’importance.

Une des particularités de ce chemin de fer extraordinaire était sa caténaire. Elle servait de ligne à haute tension de 10000 volts en courant alternatif pour alimenter les transformateurs qui diffusaient le courant domestique dans les maisons des villages traversés par la ligne. Ces villages étaient les premiers à bénéficier de la fée électricité mais cette technique avait des conséquences fâcheuses. Par exemple, les postes de TSF devaient être modifiés en remplaçant le transfo d’origine  prévu pour 50 périodes par un autre deux fois plus important à 25 périodes. De plus quand les trains traversaient les villages, il y avait de fortes chutes de tension qui faisaient que les lampes éclairaient beaucoup moins. Toutefois il y avait un petit avantage, on savait où était le train. Bien pratique pour ceux qui avaient à l’emprunter. La lumière commençait à baisser 1 à 2 minutes avant qu’il ne rentre en gare ! Les CDHV étaient à voie métrique tout comme les tramways urbains de Limoges mais ceux-ci étaient alimentés en 600 volts en courant continu. Comme il y avait des croisements et des troncs communs entre ces lignes, cela devait poser de sacrés problèmes techniques dont je n’ai aucune réponse à ce jour.

Les deux réseaux sont aujourd’hui disparus alors que modernisés, ils auraient rendu encore de bons et loyaux services comme en Suisse où on leur a fait profiter du progrès. Il ne reste plus que la traversée d’Oradour sur Glane, la ville martyre, pour témoigner du passé. Là, la voie et la caténaire peuvent défier le temps et nous rappeler tragiquement à œuvrer pour ne plus jamais revoir de telles atrocités.

J’ai eu des contacts avec ce réseau une deuxième fois en 1943 pendant ma période de clandestinité. J’étais réfractaire au STO. Mon oncle Jean, qui était gendarme, m’avait caché dans sa gendarmerie à Bellac où je me souviens très bien du courant à 25 périodes modulé en tension par le graphite de marche des trains.

Malgré tout le courage de ce sympathique réseau pour survivre, il fut condamné par le modernisme triomphant des véhicules à carburant fossile qu’aujourd’hui on décide enfin de remettre en cause.

Après nos errances de bidasses déboussolés, au mois d’août, nous sommes rentrés à la caserne Marceau. Nous retrouvons nos chambrées, toujours aussi crasseuses, mais plus question d’exercices. Nous sommes désignés pour assurer le service d’ordre des réfugiés qui sont nombreux à errer dans Limoges à la recherche d’un hypothétique hébergement. Nous commençons notre service de police en premier dans les centres de distributions de vivres aux repliés comme on les appelait officiellement.

Nous sommes assez bien nourris et même si charité bien ordonnée commence par soi-même, les stocks sont abondants et tout le monde mange à sa faim.

Nous assurons aussi la police dans les camps de travailleurs algériens. Une nuit, j’étais de garde dans une ancienne tannerie où l’on avait regroupé une centaine d’entre eux venus en France pour remplacer les ouvriers mobilisés. Maintenant que l’état n’en avait plus besoin, ils étaient regroupés pour être rapatriés au Magreb. Nos prestations consistaient à les empêcher de sortir et de se battre entres eux car ils passaient la plupart du temps à jouer aux dés et se disputaient assez souvent. Lorsqu’il fallait intervenir dans le sous-sol, où ils étaient installés pour la nuit, nous étions plusieurs et armés du fusil car ils avaient la fâcheuse tendance de sortir le couteau pour la moindre broutille. Cette fois-ci nous avions les bons fusils avec les bonnes cartouches et fort heureusement aucuns de nous n’eu à s’en servir.

J’avais pris mon poste à 10h et à minuit je devais réveiller un de mes camarades qui couchait dans la loge du gardien transformée pour la circonstance en corps de garde.

Deux heures, tout seul dehors, dans la nuit avec un fusil à faire les cent pas, on trompe l’ennui en grillant une cigarette et on attend avec impatience la relève. Devant l’entrée de l’usine il y avait une voie de tramway. Bien qu’elle soit déserte, elle me tenait compagnie et m’aidait à rêver à mon hobby des chemins de fer. Le dépôt était situé un peu plus loin et la voie était en pente jusqu’à la Vienne. Vers 23h, je vois descendre une remorque par gravité. Elle vient s’immobiliser juste à ma hauteur et l’employé,  après avoir serré le frein à main, remonte à pieds au dépôt pour redescendre avec une seconde remorque qui vient se ranger contre la première. Cinq  viennent ainsi se garer devant moi. L’employé m’explique que ces remorques seront prises par les motrices à partir de 6h au fur et à mesure qu’elles sortiront du dépôt.

Resté seul, je contemple ces vieilles voitures brinquebalantes quand il me vient une idée. Si je m’installe dans l’une d’elles, je serais assis à l’abri du vent tout en pouvant surveiller l’entrée de l’usine, l’objet de ma garde. Je m’installe donc sur une banquette en bois toute en longueur, juste à côté de la porte centrale donnant sur la plateforme. J’ai ainsi un coin pour mieux m’adosser. J’ai mis mon fusil entre les jambes et ce qui devait arriver, arriva. Je m’endormis d’un sommeil profond en rêvant peut-être à une grande virée en tram. J’aurais très bien pu me réveiller en ville avec les premiers voyageurs. 4 remorques étaient déjà parties et c’est le capitaine qui me réveilla à 7h. Il me passa un de ces savons  mais  sans aucune punition. C’était un capitaine de réserve bien plus coulant que ceux de l’active.

Quand aux copains que je devais aller réveiller, ils dormaient tous à poings fermés quand nous sommes entrés dans le corps de garde. Abandon de poste en temps de guerre, c’était très grave. Enfin, moins que d’avoir perdu la guerre, n’est ce pas messieurs les généraux ?

Depuis que j’étais soldat, je n’avais donc pas encore tiré le moindre coup de feu. L’armistice avait été signé. Je pouvais donc considérer la guerre terminée. Je m’en tirais magistralement bien contrairement à d’autres fait prisonniers ou tués. Malgré cette cinglante défaite, j’étais optimiste mais beaucoup moins patriote que le jour de la déclaration de guerre. J’estimais que terminer cette guerre bien vivant, avec toutes les pièces que le bon Dieu ait bien voulu me fournir, était une sorte de victoire sur l’absurde. Les héros, eux aussi, auraient bien aimé partager mon optimisme si ce n’est, que, joliment médaillé à titre posthume, un mort n’est hélas, par lapalissade, guère en mesure  d’apprécier la vie, aussi simple soit-elle.

Un petit retour en arrière Au village de Chaptelat pour mon seul et unique baptême du feu. Ce devait être le 20 ou le 21 juin.

Serein donc, ce jour là j’étais de repos, installé dans un petit café du village en train de boire un coup avec un réserviste qui était de Brive-la-gaillarde et qui connaissait mon oncle Louis. Nous dissertons tranquillement sur la bonne cuisine corrézienne quand notre attention est attirée par un brouhaha inhabituel. Des gens passent en courant devant nous en hurlant des mots dont on ne discerne pas tout de suite la signification. Nous sortons du café. En un dixième de seconde nous sommes sous le feu nourri d’un avion. Le choc des projectiles dessine deux alignements de pointillés parallèles à l’axe de la rue en soulevant aux points d’impacts  des petites volutes de poussière. Par miracle on se trouve juste entre ces deux rangées. Plus personne n’est dans la rue sauf nous totalement pétrifiés. On entend le moteur de l’avion changer de tonalité. Il semble s’éloigner mais non le bruit persiste. Il s’intensifie, c’est un nouvel avion qui arrive sur le village ! Vite je me jette derrière le gros platane le plus proche. Une salve crépite et les balles tracent  à nouveau deux nouvelles rangées d’impacts de part et d’autre de mon abri improvisé.

Je ne sais pas si c’est la piquette que nous avons bu ou la peur que j’ai ressenti à cet instant mais le grand caleçon long que m’avait fourni l’intendance se trouve subitement garni d’un élément naturel qui, en temps de paix, fait un excellent engrais !

L’attaque n’a peut-être durée que quelques secondes. C’était, d’après les villageois, une patrouille d’avions italiens qui faisaient du rase-mottes en mitraillant les réfugiés et les débris de l’armée française en déroute et ça, à quelques heures de l’armistice. Nous, on n’en savait trop rien,  vraiment pas eu le temps de les regarder droit dans les yeux. Qu’ils soient allemands ou italiens, toujours est-il qu’ils nous canardaient ! C’est un miracle que ce jour là personne n’est été touché. Il parait que l’on confondait souvent les avions français avec les avions italiens dont les cocardes tricolores se ressemblaient et ne différait que par les couleurs bleues et vertes, le blanc et le rouge étant commun. J’avoue qu’il faut avoir un oeil de lynx pour discerner, sur un avion volant à 300 Km/h en rase-mottes et qui vous tire dessus, le moindre insigne d’appartenance à une armée. D’après les historiens, on à du mal à prouver, pour ce jour là, de la nationalité des canardeurs. Il n’y avait que quelques jours que le gouvernement du Duce nous avait déclaré la guerre, le 10 juin précisément et nous avions ensuite signés l’armistice avec l’Italie le 24 juin soit 2 jours après l’allemagne. C’était très chevaleresque de déclarer la guerre à un pays dont l’armée était en déroute. Les français furent très déçus du comportement de leurs frères latins, mon caleçon aussi.

Nous rentrâmes aussitôt dans le café que nous n’aurions jamais du quitter pour nous administrer un remontant par voie buccale et je rejoignais vite les petits coins au fond du jardin pour un nettoyage en règle.

Le calme revenu. Les avions devaient être loin maintenant, le village reprit sa vitalité coutumière. La rue, les murs et les platanes gardaient les traces des balles. Les mitrailleuses  montées sur les chasseurs allemands tiraient de la 7,92 alors que les italiens, eux, sulfataient à la 12,7.

Pour en avoir le cœur net il aurait fallut procéder à l’abattage des arbres touchés et leur débit en rondelles pour retrouver ces satanés pruneaux en bon état. Je ne sais pas combien de temps vit un platane mais celui qui m’a sauvé la mienne devait à l’époque avoir un bon mètre de diamètre. Quant reste-il aujourd’hui ? En conservant au plus profond de son bois ces indices du passé, quelle jolie enquête à laisser à un historien muni d’une simple tronçonneuse.

Quand à mon fusil, on nous avait à cette période, à nouveau refourguer les vieux mousquetons, il y avait belle lurette que je l’avais perdu. Il me restait tout juste 8 cartouches de 7,5x54 au fond des poches qui de toute façon auraient flotté dans le canon !

Je n’avais qu’une hâte, rejoindre mes parents en Charente. Entre-temps mon père avait pu remonter sur Paris et de là, aller chercher ma sœur en Normandie. Ainsi, ils étaient tous réunis à Ruelle à ce moment là.

Nous étions maintenant livrés à nous même, sans commandement. Un capitaine de réserve qui battait en retraite, décidemment c’était une habitude, et à qui nous demandions des instructions, nous conseilla de nous replier vers le sud avec les autres.

J’avais remarqué la veille une moto abandonnée dans le fossé. C’était une moto civile Monet-Goyon repeinte en vert sale, certainement réquisitionnée par l’armée. Pourquoi était-elle là ? Après l’avoir examiné, je constate que la chaîne de transmission était cassée. J’ai poussé l’engin jusqu à la grange où je dormais et avec une patience infinie, mon grand-père en avait  fait sa maxime : ‘Avec de la patience on arrive à tout’, je pus réparer cette foutue chaîne.

Avec un bout de tuyau, je réussi à siphonner suffisamment d’essence dans le réservoir d’une voiture abandonnée, pour faire le plein de ma bécane et ainsi être fin prêt pour me débiner le lendemain matin. Je la garais dans la grange, au pied de l’échelle qui donnait accès à mon dortoir à foin. Je fis de beaux rêves. Je me voyais déjà arrivant à Magnac sur ma moto, ainsi accueilli par ma famille et mes amis. Hélas, en descendant de mon perchoir, je du constater qu’un autre s’était levé encore plus tôt, avait prit ma moto et, à cette heures, devait être déjà loin. Si je dis: ma moto, c’est que c’est moi qui lui avait redonné vie et qu’un autre puisse profiter de mon travail à son seul avantage me rendit furieux.

Peut-être que si cette moto ne m’avait pas été volée, tout le cours de mon existence en eue été changée et je ne serais peut-être plus là pour écrire mes mémoires. En désespoir de cause, je retournais alors à la caserne pour attendre avec d’autres, d’hypothétiques instructions.

 

 

farces-et-mystifications-013-drole-de-guerre-5-mini

 

 

 

 

farces-et-mystifications-014-drole-de-guerre-6-mini

 

 

 

 

 

 

 

 

 

farces-et-mystifications-015-drole-de-guerre-7-mini 

farces-et-mystifications-016-drole-de-guerre-8-mini

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Liens