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27 septembre 2009 7 27 /09 /septembre /2009 11:33

Pour beaucoups de français l'immédiat aprés-guerre fut une période où bohème et systême D prenaient tout leurs sens. Il n'y avait rien. Les gens manquaient de tout. Mes parents ne dérogèrent pas à la règle. Mon père dans ses mémoires  relate ainsi ces petits détails pittoresques qui marquèrent cette époque.  Toujours accompagnés de dessins d'humour ses descriptions de la vie de tous les jours avec ses galères et moments de fou rire paraissent à la fois naives et dépassées aujourd'hui mais au combien justes et humaines. Trêve de bla bla et laissons le nous décrire son premier home sweet home.

Les mystères de Gentilly

Le 76 de la rue Frileuse, on y rentrait par le 3 rue du docteur Ténine, c’était la cour des miracles, un des derniers bas-fonds digne des mystères de Paris.

Comment ai-je atterri là, dans cette vieille bicoque tricentenaire, je vais vous le raconter.

Quand nous avons décidé de nous marier, ma compagne occupait le logement du frère de son beau frère parti travailler provisoirement à Avion comme couvreur.

Moi, j’habitais une toute petite chambre au 19 de l’avenue Raspail. Elle était située au rez-de-chaussée. Très petite, 2m50 sur 3m, les seuls meubles se résumaient à un lit de 110, une chaise et une tête de lit que j’avais bricolée pour y dissimuler le compteur et y loger quelques casiers de rangement. Près de la fenêtre un lavabo.

Il nous fallait trouver quelque chose de plus grand, bien à nous.

En 1946 la crise du logement était à son apogée. Je m’étais présenté à la mairie pour m’inscrire sur la liste mais on avait refusé ma candidature prétextant que nous n’étions pas mariés. C’était idiot comme tout ce qui est administratif mais il fallait faire avec le règlement.

Naïf, j’avais la certitude qu’une fois mariés, nous serions aussitôt installés dans un appartement.

Nous décidons de nous unir civilement le plus rapidement possible.

Nos fiançailles se font à Avion au Noël 1946. Notre mariage est des plus simples, pas de cérémonie, tout juste la démarche administrative.

Après la publication des bancs et le paiement d' un supplément pour nous marier un samedi, le 4 janvier 1947 vers 14 heures, nous nous rendons à la mairie avec nos deux témoins, mon père et ma sœur. Ma mère ne vient pas.

Il fait froid. Comme j’ai perdu mon pardessus la semaine précédente en revenant de nos fiançailles, ma tante m’a donné le vieux pardessus noir de feu mon grand-père. Il me va comme un costume de clown. La cérémonie  dure juste cinq minutes.

C’est l’adjoint, monsieur Lacement qui officie. Mon père, qui a un rendez-vous à Paris, lui dit que nous sommes pressés, ce qui peut sous-entendre qu’il y a un polichinelle sous roche !

Ce soir là je fais, comme tous les samedis, la sonorisation du bal à la salle des fêtes, c’est là, avec quelques amis, que nous fêtons notre union.

Fort de mon certificat de mariage, je vais illico m inscrire pour l’appartement. Peine perdue, nous allons en fait patienter deux ans !

En attendant, j’aménage un petit coin cuisine dans mon atelier et nous allons coucher dans sa petite chambre à 800 m de là.

Enfin, un beau jour, nous recevons de la mairie un bon de réquisition pour un logement soit-disant inoccupé. Logement est un grand mot. Ce n’est que 3 minuscules pièces en piteux état, encombrées d’un fouillis inextricable sous un couvert de poussière. C’est l’ancien logement de la boulangerie qui se trouve juste au dessous.

Quand nous nous présentons au boulanger qui est aussi le propriétaire, nous sommes plutôt mal reçus. Pour eux nous sommes des intrus et seul le bon de réquisition les oblige à nous donner les clés.

A l’ouverture des lieux nous sommes épouvantés. Un taudis. Les cafards et les araignées grouillent de toute part. Une poussière de farine jonche le sol ponctué ça et la d’excréments de rats et de matous avec une odeur d’urine pestilentielle. Les chats du coin y ont certainement élu domicile.

Enfin, c’était mieux que rien. Il y a des murs et un toit. Pour le reste un peu de courage et de persévérance suffisent pour garder le moral.

Le plus moche, c’est la servitude. On doit laisser libre accès au boulanger, sa chambre à farine est enclavée dans le logement. De plus la porte d’entrée est face à un escalier en colimaçon qui descend à la boutique. C’est assez dangereux, les premières marches sont à peine à quarante centimètres de la porte !

Après débarras, désinfection à grand renfort d’eau de javel et lessivage général, une bonne couche de peinture redonne une allure acceptable à notre futur nid.

J’attaque les travaux de gros-oeuvre. Les pièces sont si minuscules que j’abats une partie du mur de cuisine pour y aménager une voûte en partie supérieure et donner ainsi du recul. Au début le plâtre tombe facilement mais c’était pour mieux dissimuler une rangée de poutres verticales en chêne espacées entres elles d’à peine 20cm, croisées d'une multitude de lattes, le tout enrobé d’un mortier de chaux et de plâtre. Elles sont si dures qu’il faut les scier avec une scie à métaux. Les coupes brillent comme du marbre. C’est du cœur de chêne et les 3 siècles passés dans ce mur n’ont en rien altéré leur robustesse. Je les donne à monsieur Militon, le fabricant de talons de la rue des aqueducs qui utilise du bois très dur pour la confection de ses outillages.

Je construis à l’atelier un meuble qui fait buffet et glacière isolée avec de la laine de mouton récupérée dans un vieux matelas. Je réalise également un meuble étagère avec, en encastrement, une pendule provenant d’un tableau de bord d’une vieille Talbot de luxe des années 30. Elle se remonte tous les 8 jours. Dans un recoin de la chambre, ou j’ai dressé une petite cloison, j’installe un lavabo mais sans eau. Il faut un broc et un seau comme autrefois.

Malgré cette installation spartiate nous faisons des envieux. Une fois terminé le logement s’avère, ma foi, assez coquet.

Pour la lumière je fais sauter l’ancienne installation et la refait à neuf mais je n’ai pas de  courant, celui provenant de la boutique a bien entendu été coupé. Il me faut un compteur à part. Je pose donc un tableau pour le recevoir. Il n’y avait pas à cette époque de disjoncteur, un gros Tumber bipolaire combiné avec deux Gardy font parfaitement l’affaire.

Au bout de plusieurs jours, l’EDF n’étant toujours pas venue, je me branche directement sur les fils qui passent juste sous la fenêtre de la cuisine à l’aide de deux pinces.

Le lendemain l’EDF est là pour constater le branchement clandestin. Un bon voisin m’a dénoncé. Les bonnes vieilles habitudes de la guerre ont l’air de perdurer dans le quartier.

Je suis convoqué à l’agence du Kremlin-Bicêtre où les choses s’arrangent. J’y plaide ma bonne foi. Le branchement à été retardé du fait de l’EDF et, sans intention de vol, j’ai bricolé un branchement provisoire bien visible, à la vue de tous pour essayer la nouvelle installation. Le directeur de l’agence reconnaît ma bonne foi et pour régulariser la situation m’établit une facture forfaitaire de 25 francs anciens, cet-à-dire trois fois rien.

Deux jours après on nous pose le compteur.

Quelques années plus tard mon représentant en matériel électrique est lui passé en correctionnelle pour avoir fait un branchement clandestin. Il s’était piqué sur une ligne EDF qui passait au dessus d’un pommier. Il alimentait ainsi son pavillon de banlieue à bon compte. Il fut trahi par l’hiver. Les fausses feuilles en plastique qui dissimulaient  les fils de son branchement étaient les seules à rester en place, bien vertes au beau milieu des frimas mettant la puce à l’oreille des employés de l’EDF. J’avais appris tous ces détails dans le journal qui titrait : Le représentant était au courant !

Le rez-de-chaussée n’est pas occupé que par la boulangerie. Il y a, à l’angle du bâtiment, un café qui fait également restaurant et assure la cantine pour les ouvriers de la fabrique de cercueils de l’avenue du président Wilson. On peut  lire sur les murs tout dégradés en lettres noires, « A l’arrêt du tramway » datant de l’époque ou la ligne 125 n’était pas encore équipée d’autobus.

Le mercredi et le samedi, le marché bat son plein sur la place de la mairie toute proche. Le café est le quartier général des marchands qui viennent là de bonne heure pour prendre quelque chose de chaud. Dès 6 heures du matin, on les entend discuter le verbe haut parmi la clientèle des ouvriers qui partent au labeur.

Il y a un seul WC pour tout l’immeuble. Il est situé dans le couloir du bas, juste au dessous de notre cuisine, là où j’ai fait mon piquage d’eau. Naturellement les clients du café l’utilisent.

Il y a bien les toilettes municipales, à côté de l’école des filles mais toujours très sales et détériorées. Un matin d’hiver, il fait très froid. Je prends tranquillement mon café. Soudain  un hurlement. Je regarde à la fenêtre et je vois un forain qui sort brusquement des WC en rattachant sa culotte, jurant à tue-tête. Il est trempé jusqu’aux os et  ruisselle de partout !

Pendant la nuit des voleurs, il y en avait déjà à l’époque, ont arraché les descentes  en plomb de tous les WC de la rue Frileuse après les avoir coupés au ras de la cloche.

En tirant sur la chaîne, le malheureux a reçu toute la flotte du réservoir directement sur le dos. L’obscurité de ce matin d’hiver, combinée à l’absence d’éclairage électrique a tout fait pour que le quidam s’en sorte sans aucun poil de sec.

La maison qui a une cour mitoyenne avec la nôtre, un immeuble de trois étages, est occupée au rez-de-chaussée, côté rue du président Wilson par la pharmacie de Charrié-Hémerlé, celui-là même à qui je fauchais les cerises de son jardin de la cour du 14 quand j’avais 10–11 ans. La partie arrière, une grande pièce fermée par une fenêtre à gros barreaux, est occupée par la concierge.

C’est une grande maigre, invariablement habillée de noir. Elle a les pieds plats et un chignon toujours mal coiffé. Nous l’avons surnommée Olive. C’est vraiment la compagne de Popeye tout crachée. La loge est d’une saleté repoussante. De l’extérieur on voit des punaises,  des cafards et toutes sortes d’insectes rampants grouiller sur  murs et plafond.

Il y a 6 gosses en bas âge tous aussi mal ficelés que leur mère. Un mari aussi mais, à première vue, beaucoup plus âgé qu’elle. Le chef ce n’est pas lui mais l’amant, un italien avec une sale gueule. Il est toujours bourré, joue les caïds et se bat en s’engueulant à tout bout de champs avec sa maîtresse surtout quand il n’y a plus d’argent pour acheter du pinard.

Olive a pourtant des ardoises chez tous les commerçants. Elle envoie les gosses faire les courses à crédit et quand le payeur des allocations est passé, c’est elle qui part faire les courses mais cette fois chez un commerçant éloigné pour ne pas rembourser les autres à l’affût. Le soir c’est la grande java et quant aux gosses c’est les voisins qui leur donnent quelques nourritures, en particulier la pharmacienne qui est une femme très charitable.

Les fenêtres de la cuisine et celle de la chambre de Philippe donnent sur celle de la loge située en contrebas. Elle est toujours ouverte et on peut y voir tout ce qui s’y passe. Et alors là des choses, il s’en passe. La réalité dépasse la fiction. « Les mystères de Paris » à côté c’est livre d’évangile.

Un jour, on apprend  qu’Olive a signalé la disparition de son mari.

Elle clame alors, les larmes dans les yeux, en tentant d’apitoyer le voisinage :

 -Il m’a laissé toute seule avec 6 enfants sur les bras, ayez pitié braves gens d’une pauvre mère en détresse.-

Quelques jours plus tard, le car de police vient la chercher pour la conduire à la morgue où on a reçu un noyé repêché dans la Marne. L’inconnu est dépourvu de papiers et les policiers essayent de l’identifier. – Oui c’est bien lui !-, elle reconnaît formellement son époux qui est aussitôt porté décédé sur l’état civil. Comme veuve, elle va bien toucher quelque chose de la mairie ou d’autres subsides d’œuvres charitables ?

Neuf mois passent, on est en été, Olive est à table avec amant et moutards. De notre fenêtre on voit nettement la tablée. Nous finissons notre repas quand soudain nous entendons des éclats de voix. Debout face à la fenêtre de la loge dans un costume tout neuf, arborant une belle casquette à carreaux, un revenant, le mari en personne !

- Comment, t’es pas mort ? T’es pas fou on t’a reconnu à la morgue ! –

Le pauvre vieux se fait copieusement engueuler. Les enfants qui auraient dû se réjouir de voir leur père vivant semblent hébétés et ne bronchent pas un mot.

Ils finissent par le laisser entrer. Le soir même il est de nouveau affublé de ses vieilles hardes et l’amant se pavane comme un paon dans le beau costume coiffé de la casquette à carreaux !

Naturellement une enquête est ouverte, en pure perte, jamais on ne saura le fin mot de l’histoire.

Une autre fois Olive fait courir le bruit qu’un de ses enfants est mort et commence à faire la quête sur le marché pour payer l’enterrement. Certes l’état de santé des marmots n’est pas  au zénith mais ils sont bien vivants !

Je n’arrive pas à comprendre l’attitude des assistantes sociales face à une telle misère. Aucune réaction, rien, le néant.

Je porte alors plainte auprès des allocations familiales pour qu’enfin les enfants soient retirés de ce taudis. Au cours de la première visite médicale, on constate  un état de santé catastrophique, deux d’entre eux ont une tuberculose déjà bien avancée.

Ma démarche, confortée par  le témoignage de mon épouse qui de sa fenêtre à surpris l’amant  se faisant faire des attouchement par les deux petites gamines, est d’autant plus légitime que  personne dans le quartier  à part la pharmacienne ne se soucie du devenir de ces pauvres gosses. Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire. Vous avez dit sagesse ?

La promiscuité est à tel point que le mari couche par terre, Olive et son amant sur ce qui ressemble à un lit, les petits à leurs pied et les deux plus grands sur la table!

Olive  balaye rarement bien que cela fasse partie de ses attributions. De temps en temps, elle daigne ôter les toiles d’araignés quand leurs proportions sont telles qu’elles finissent par obstruer le couloir,

Ce jour-là, le ventre bien bombé, elle balaye la cour frénétiquement et le fait bien savoir. Soudain elle ressent les premières contractions. Elle fait sortir tous les gosses dans la cour, ouvre en grand la fenêtre et commence à mettre de vieux chiffons dans un seau.

Elle s’accroupit au-dessus et pond le marmot comme une poule pond un œuf ! Les enfants et nous de notre fenêtre assistons à la scène surréaliste. Aussitôt elle pose le bébé qui commence à hurler sur le lit, elle coupe le cordon et, laissant le nouveau-né tout seul, elle sort avec son balai et entreprend de terminer le balayage de la cour !

Avec son ustensile et sa frénésie elle ressemble à une sorcière.

Quand la sage-femme, prévenue par la pharmacienne, arrive, tout est terminé…ménage compris !

Lorsque le charbonnier, un vieux bougnat auvergnat, rapplique pour le règlement de son charbon, elle retrousse ses jupes, met les deux coudes sur la table et lui dit : -Paie-toi !-

Et le bougnat, dont la femme n’est guère plus belle, elle a un énorme goitre, de se payer sur la bête. C’est vraiment à vous dégoûter de l’amour !

Un jour la pharmacienne me demande de réparer l’électricité dans la loge, c’est elle qui paye.

Je pénètre dans l’antre pour voir de quoi il en sort. C’est moi qui en sors aussitôt. C’est une véritable puanteur, ça empeste l’urine et les milliers de bestioles qui cavalent sur les murs semblent m’attendre comme plat de consistance à un banquet !

Quand il faut y aller, faut y aller mais avec tout de même quelques précautions.

Je prépare deux moulures, l’une avec les fils et une douille montée au bout avec son ampoule, l’autre avec les fils et l’interrupteur vissé sur un carré de contreplaqué. Les moulures sont plantées chacune de deux clous à moitié enfoncés. Je perce du couloir deux trous pour passer les fils et, retenant ma respiration comme si j’allais plonger, je rentre dans la loge avec l’escabeau d’une main, une des moulures et le marteau dans l’autre. Je passe les fils dans le trou de cloison et pan pan, deux coups de marteaux au plafond et l’ampoule est en place.

Je ressors pour respirer et je replonge dans l’arène à insectes avec l’interrupteur au bout de sa moulure, je passe les fils dans l’autre trou et pan pan pan pan, quatre coups de marteaux, deux sur la moulure, deux sur le contreplaqué et l’interrupteur est en place.

Dans le couloir, ou circule un courant d’air bienfaisant, je termine l’installation en me piquant sur l’alimentation de la minuterie.

De toutes les installations que j’ai faites je crois que c’est mon record, enfin de vitesse, certainement pas de qualité !

 

 

Suite au prochain numéro

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