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7 mars 2009 6 07 /03 /mars /2009 18:57

                                                                  Juillet 1953 Houlgate.

 

Nous sommes en vacances chez des amis qui tiennent le reste de l’année une laverie à Gentilly où mon père, artisan électricien, entretient le parc de machines. La villa de style années 30 est suffisamment grande pour recevoir deux familles. Il y a par ordre décroissant : L’arrière-grand-mère de 92 ans, les grands-parents,  leur petite fille, mes parents et moi.

Laissons mon père raconter lui-même cette aventure qu’il a couchée dans ses mémoires :

J’avais alors ma troisième voiture, une Celta 4 camionnette de 1936. J’avais installé à l’arrière une banquette. Nous étions au mois de juillet et il faisait très chaud. Madame Suire nous avait invités dans sa maison d’Houlgate. Je lui avais proposé de partir ensemble avec ma voiture. Nous étions cinq grandes personnes plus deux enfants. Philippe et la petite fille de madame Suire à l’arrière, Madame Suire, son mari et l’arrière-grand-mère de 92 ans sur la banquette, Agnès et moi à l’avant. Avec les bagages sur le toit, on aurait dit des bohémiens qui déménageaient.

Nous prenons l’autoroute de l’Ouest et ensuite la nationale. Ce fut un voyage plein d’imprévus. J’ai crevé deux fois et il a fallu réparer sur place la pédale d’embrayage qui s’était fait la malle. J’ai du réparer avec du fil de fer.

Dans la voiture il faisait très chaud malgré les vitres grandes ouvertes.

Vers 12h30 nous nous arrêtons dans un café. Sous une tonnelle, on casse la croûte avec les sandwichs que nous avions emmenés avec nous accompagnés de cidre frais local. C’était 20km avant notre destination et nous roulions depuis 7 heures du matin !

Enfin, nous arrivons à Houlgate aux environs de 2 heures.

L’arrière-grand-mère ne se sentait pas très bien à cause de la chaleur. Il a fallu la sortir de la voiture et l’allonger sur son lit. Madame Suire, un peu affolée, frappe à la porte du voisin, un médecin qui partage à moitié cette grande bâtisse. Malheureusement il n’était pas là.

C’est sûrement une congestion affirme madame Suire. Il faut la saigner tout de suite ou elle va mourir !

Elle va dans la cuisine chercher un bol et une paire de ciseaux et elle me dit :

Floris, vous êtes un homme, vous allez lui couper l’oreille !... Et elle me donne les ciseaux. Je n’avais jamais fait ce genre de travail, je fais donc de mon mieux, une toute petite entaille au bas du lobe de l’oreille mais pas la moindre goutte de sang n’en sort.

Coupez un peu plus me dit-elle. Je tranche encore un peu plus loin, toujours rien. Je lui dis alors : Mais elle n’a pas de sang votre mère !

Il faut couper plus haut, allez-y, m’ordonne t’elle ! J’hésite un peu puis j’attaque le haut du pavillon. Toujours rien. Je recommence encore deux autres entailles au ciseau. Maintenant l’oreille ressemble à de la dentelle. Ca pend de tous les cotés. Un grand sourire traverse le visage de son gendre. Je commence à sérieusement transpirer. Si ça continue, c’est moi qui va faire une congestion ! Je lâche tout et je lui dis : Je vais chercher un médecin !

Je prends ma voiture et je fonce à Cabourg, la ville suivante. Après bien des difficultés, je finis par trouver un toubib. Il était en train de finir son repas avec des amis. Je lui explique la situation et surtout le triste état dans lequel se trouve l’appendice de la mémé. Il prend sa voiture et me suit. Nous roulons à toute vitesse. Sitôt arrivés, en voyant le désastre, il me dit : C’est vous qui avez fait ce carnage ?

Je me défends en désignant madame Suire. C’est sa fille qui m’a obligé à le faire. Si je l’avais écouté jusqu’au bout, j’aurais complètement enlever l’oreille !

Le disciple d’Esculape enfonce une grosse aiguille dans la veine du bras et le sang jaillit enfin jusqu'à remplir le bol. On aurait pu faire un bon kilo de boudin mais je doute de sa qualité vu les circonstances.

La mémé revient peu à peu à elle et son premier geste est de porter la main à son oreille.

N’y touchez pas dit le toubib, je vais vous raccommoder tout ça, la dentelle de Bruges ça me connaît ! Une bonne douzaine d’agrafes plus tard, l’arrière-grand-mère prenait une bonne sieste méritée.

Après toutes ces émotions, dans la soirée, la suppliciée se lève enfin et commence à engueuler son gendre : Ah vous auriez bien voulu que j’y reste, et bien c’est pas aujourd’hui que je vous ferai cette joie ! La belle-mère et le gendre étaient presque du même âge. Méprisante elle lui jette : C’est moi qui vous enterrerai !

Elle ne pensait pas si bien dire car deux heures plus tard, sans ma présence, sa prédiction se réalisait ! J’allais participer à un deuxième sauvetage que j’allais avoir sur les bras au sens propre.

Le père Suire, surnommé le grand Charles par sa taille et sa maigreur, était monté sur un escabeau pour changer une ampoule grillée au lustre de la salle à manger. Cette vieille bâtisse était très haut de plafond. Je lui fais part de mon inquiétude à propos de l’instabilité de son équipage et lui propose de le remplacer. L’électricité étant mon métier, je serais plus à l’aise que lui pour ce genre d’opération sans compter qu’un danger potentiel est à portée de mains. Du sol on aperçoit plusieurs fils dénudés au niveau des douilles.

Je lui explique la mésaventure qui m’est arrivée un ans plus tôt chez les Lapiédra, les voisins contigus à mon atelier. Je changeais leur lustre dans les mêmes conditions qu’aujourd’hui et je me suis électrocuté. Les deux mains tétanisées, collées aux conducteurs, dans l’impossibilité de m’en détacher. C’est dans un sursaut de survie que je m’en suis tiré en me balançant dans le vide !

Comment, tu n’avais pas couper le courant ? me dit il. Si, à l’interrupteur, je lui réponds, mais quelqu’un à dû le manœuvrer par inadvertance.

Tout d’un coup un hurlement déchire la maison, le grand Charles vient lui aussi de s’électrocuter ! Comme on évite de toucher une victime des deux mains au risque de subir le même traitement, je le tire d’une main par le pantalon tout en gueulant de couper le courant. Il atterrit dans mes bras avec le lustre suivi de ses fils d’alimentation !

On valdingue tous les deux sur le sol, les quatre pattes en l’air. Plus de peur que de mal. Une douleur dans la poitrine du voltigeur, quelques bleus, on s’en sort pas si mal.

Quand le grand Charles à repris totalement ses esprits, il demande qui a actionné l’interrupteur qui aurait pu lui coûter la vie.

Sa belle-mère, dans l’embrasure de la porte, lui lance alors : Ne trouvez pas, cher gendre, que l’on à couper un peu trop de chose aujourd’hui !

Nous les enfants, on était contents, les vacances commençaient bien, il y avait de l’action et de l’imprévu. De notre innocent point de vue, il était dommage que la mémé et le grand Charles n’aient pas habité une coutellerie.

 

 

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commentaires

Norma 09/04/2009 16:20

J'ai beaucoup aimé votre article. Je connais bien Houlgate, j'y allais petite chaque été. ( Villers sur mer aujourd'hui ! ). Heu...le dessin est de vous, également ? Bonne fin de journée !

Philippe Lepers 10/04/2009 12:02


Affirmatif pour le dessin, comme pour tous les autres d'ailleurs.
Bonne lecture et... bonne humeur. Rien de tel pour la santé !


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