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14 mai 2011 6 14 /05 /mai /2011 18:25

             Pour terminer la trilogie paternelle débutée au moment de sa mobilisation puis continuée par les camps de jeunesse et le STO, le passage de la guerre à la paix ne se fit pas sans heurts. Il en ressort une ambiance étrange à la fois empreinte de peur, d’insouciance et de débrouillardise qui caractérise une époque révolue mais riche en péripéties.

 

                                          1944 -  Marché noir et système D

 

 

Après avoir réussi à prolonger ma permission par deux fois avec de faux certificats de maladie, il ne me restait plus que deux solutions, venir grossir les rangs des réfractaires ou celui des maquisards. A partir du mois de janvier j’étais considéré par les allemands comme déserteur au STO et un mandat de recherche avait été confié à la police française pour qu’elle me retrouve et me remette aux fridolins.

J’avais réussi à me faire établir des faux papiers par les services officiels de Vichy en passant par une filière plutôt cocasse.

Ma mère tirait les cartes à une femme qui habitait dans les maisons de la ville de Paris boulevard Kellerman, juste en face du blockhaus de Gnome & Rhone. Cette dame avait pour amant un officier allemand de l’intendance. Le type trafiquait au marché noir avec un transporteur de l’avenue Raspail, Mr Bonin qui lui jouait sur les deux tableaux, il fricotait aussi bien avec les allemands qu’avec la résistance. C’est donc par ces deux loustics que j’ai été dirigé chez monsieur Militon, le fabricant de talons de la rue des aqueducs, aujourd’hui rebaptisée rue Raymond Lefèvre. J’avais usé les bancs de l’école avec ses deux fils et mon copain Roger Dumas y avait travaillé. Monsieur Militon était en réalité le père tranquille de la résistance. Sa couverture était d’avoir des accointances avec les services officiels de Vichy et peu de gens ne pouvaient penser à cette époque, et heureusement pour lui, qu’il était une grande figure de l’armée des ombres. Il me remit en main propre ma vraie fausse carte d’identité avec une autre adresse. J’ai rencontré ensuite monsieur René Boulanger qui était le fonctionnaire responsable du STO pour Paris. Il m’établit à son tour une vraie fausse carte de travail. Cet homme fut fusillé par les allemands peu avant la libération. Une rue de Gentilly porte aujourd’hui son nom.

Je pouvais donc circuler en théorie sans danger.

Pendant ces quatre années terribles le train était, devenu un des éléments essentiel de la cuisine. Il permettait de s’éloigner des villes pour aller dans les campagnes quérir de quoi subsister. Avec le vélo et la marche à pied c’était le seul moyen de se déplacer et d’une manière relativement économique. Les automobiles, avec le souci constant de la quête de carburant, la rareté des pneus et des pièces détachées, étaient réservées aux gens aisés.

Ainsi les trains, beaucoup plus rares qu’avant guerre, étaient-ils archis bondés. Il y avait plus de voyageurs debout qu’assis. Il était presque impossible de se déplacer dans les couloirs encombrés d’une multitude de valises et paquets de toutes sortes. Les WC étaient occupés en permanence et il fallait une grande dose de patience pour déloger ceux qui les occupaient afin de satisfaire un besoin devenu surnaturel par la force des choses. Autant dire qu’il valait mieux prendre ses précautions avant de partir. Ce n’était plus des trains de voyageurs mais plutôt des trains de marchandises accompagnés de voyageurs.

Nous allions donc tous tenter notre chance auprès des paysans qui étaient à cette époque les rois incontestés de la population. On s’abaissait avec référence pour un kilo de patates et on se mettait à genoux pour deux œufs ou un quart de beurre. Les souliers en prenaient un coup également. Les fermes la plupart du temps étaient très éloignées des gares et les chemins vicinaux rarement asphaltés. Plusieurs fois je suis descendu dans la région de Montargis où je connaissais un cantonnier qui était bien vu auprès des fermiers. Il m’accompagnait pour lever tout soupçons car les paysans se méfiaient. Ils avaient la trouille de tomber sur un contrôleur du ravitaillement incognito. Un peu comme les inspecteurs du guide Michelin mais là ils ne perdaient pas une étoile mais il gagnaient une amende si salée que la gabelle, ce vieil impôt sur le sel, leur paraissait à côté une roupie de sansonnet. Le midi nous mangions un casse-croûte avec un coup de pinard dans une baraque de cantonnier en meulière au toit arrondi  sur l’accotement de la route.

Les trains étaient très surveillés par les gendarmes français qui traquaient les trafiquants du marché noir et par les fridolins qui recherchaient les résistants, les juifs et les évadés au STO.

Un soir sur le quai de Montargis, je m’en souviens comme si c’était hier, les gendarmes avaient appréhendé un gosse pour voir ce qu’il transportait dans son sac. Le train était prêt à partir. Au coup de sifflet, au moment où le convoi s’ébranle, un vieux d’une cinquantaine d’années, un grand bonhomme à moustaches, saute du train, prend le sac et le jette dans la voiture. Il saisit aussitôt le gamin et le projette sur le marchepied. A son tour il attrape la main courante, saute dans le train et referme la portière derrière lui. Les deux gendarmes éberlués n’ont pas réagit une seule seconde. Accoudés aux baies ouvertes tous les voyageurs se bidonnent à la vue des mines déconfites de la maréchaussée. Le long sifflet strident  modulé sur deux tons de la machine à vapeur semblait acquiescer la pantalonnade.

Une autre fois, je descendais du train à la gare Montparnasse avec du ravitaillement que j’avais glané dans la région de Rambouillet, quand j’entends un type qui dit à un autre : «  Fait gaffe, il y a un contrôle à la sortie et les frisés sont là. Ils ont l’air nerveux et fouillent tout le monde. » Comme je n’avais pas envie de vérifier si mes vrais faux papiers tenaient la route face aux regards faux et inquisiteurs de la vrai gestapo, je me dirige vers l’autre extrémité du quai puis suis les voies jusqu’au poste d’aiguillage situé à la hauteur de l’avenue du Maine. Je savais par un copain qu’une petite porte en fer au bas d’un escalier, donnait sur l’avenue. Je suis sorti par là tranquillement avec mon sac de victuailles sans être le moins du monde inquiété.

J’étais dans le métro pour me rendre à la porte d’Orléans. Alerte à Denfert-Rochereau, la rame s’arrête dans la station. On peut rester à l’intérieur pour attendre  mais le métro ne redémarre habituellement, pour des questions de sécurité, qu’une demi-heure après la fin de l’alerte. On peut aussi descendre et attendre sur le quai. J’opte pour cette solution et pour ne pas perdre de temps je décide de rejoindre la porte d’Orléans à pied en empruntant le tunnel. Il est faiblement éclairé mais assez pour ne pas se prendre les pieds dans le ballast ou les traverses. Arrivé à Alésia, je remonte la rame à l’arrêt en empruntant le quai où je m’informe. L’alerte n’est toujours pas levée. J’ai donc largement le temps d’emprunter à nouveau le tunnel pour le terminus de la porte d’Orléans. 20 minutes plus tard, au moment où je sors à l’air libre, la fin de l’alerte retentie. J’ai juste le temps de sauter dans le 125 qui attendait ce signal pour redémarrer.

Un matin, je décide de partir à vélo dans la région de Meaux pour y chercher des patates. J’en trouve, ainsi que des œufs, dans une ferme où ma monnaie d’échange, des ampoules électriques et des douilles me permettent de charger 80 kg de futurs frites sur mon porte bagages avant.

Je pédalais péniblement pour essayer de rentrer avant le couvre-feu. Il me restait encore dix bons kilomètres pour arriver à Gentilly et au moment où j’allais aborder Noisy-le-Grand, un autre cycliste qui me suivait depuis un moment, remonte à ma hauteur et vient rouler à côté de moi. Il m’interpelle : « Tu es en règle ? »  Je suis un peu surpris. C’est un civil en vélo, ce ne peut être un type de la Gestapo, eux roulent uniquement en tractions avant et sont coiffés de chapeaux mous ou de Borsalinos, certainement pas de casquette à rayures. Je regarde le bonhomme. Il n’a guère plus de 3 ou 4 ans de plus que moi et sa mine m’inspire confiance. Je lui réponds : « Pas tout a fait mais j’ai des papiers. Ils sont faux mais très bien imités. »

Il poursuit : «  Il vaut mieux que tu n’ai pas a les montrer. Il y a un barrage de police un peu plus loin. Laisse-moi faire, roule à mes côtés et tu dira comme moi. Ca va bientôt être l’heure du couvre-feu et ils vont te demander où tu vas. Au fait, où vas-tu ? »

A Gentilly, je lui réponds.

« Tu n’y sera pas avant 23 heures, je vais arranger ça. »

Effectivement, un peu plus loin, un groupe d’hirondelles, des policiers à vélos avec de grandes capes et des casquettes plates, barraient la route et nous font signe de nous arrêter.

Sur le trottoir, deux soldats allemands surveillent les policiers français.

Mon inconnu sort une carte de police et la tend au brigadier. Il lui dit : « Je suis avec mon frangin. Nous revenons du ravitaillement et nous sommes presque arrivés. »

Comme on ne me demande rien, je la ferme. Le brigadier nous fait signe de passer avec un clin d’œil de connivence. 200 mètres plus loin mon complice me dit :

«  Tu ne peux pas continuer de rouler ce soir, tu risques de tomber sur d’autre barrages et après le couvre-feu, ils seront obligés de t’embarquer. Je vais t’emmener chez des amis où tu pourras passer tranquillement la nuit. »

Je ne souviens plus de la commune, Noisy ou Bry sur Marne, mais c’était une petite rue qui montait sur la gauche. Mon sympathique poulet frappe à la porte d’une maison. Un couple de petits vieux vient nous ouvrir. Mon sauveur leur explique brièvement ma situation et disparaît aussitôt. Ces braves gens qui pourtant ne me connaissent ni d’Eve ni d’Adam me font souper. Comme je n’avais rien pris depuis le matin, j’accepte avec plaisir. Deux œufs au plat avec des patates cuites à l’eau me font un bien fou et une bonne nuit passée dans un confortable lit suivit d’un petit déjeuner frugal mais offert de bon cœur me donne la pêche pour la journée. Je remercie ces braves gens et leur propose … des œufs, des patates et de l’argent en remerciement de leur hospitalité. Ils refusent gentiment en me souhaitant bonne route. En repartant j’ai eu comme l’impression de quitter des grands parents.

Le voyage se termina à Gentilly comme prévu au grand soulagement de mes parents qui commençaient à sérieusement s’inquiéter.

Plus tard, à l’occasion d’émissions radiophoniques et de télévision, j’ai postulé pour essayer de retrouver ce policier anonyme qui m’a certainement tiré d’un mauvais pas mais je ne fus jamais sélectionné. Certainement que l’histoire était bien trop banale pour être vendeuse auprès du grand public. J’aurais bien aimé le rencontrer après toutes ces années. Certainement que je ne suis pas le seul à qui cet homme a rendu service mais cela fait plaisir de savoir qu’il y a de part le monde des gens dotés d’une grande humanité et d’un désintéressement hors paire. Je tenais à le faire savoir.

Un soir que je sortais de chez moi, au 59 de l’avenue Raspail, un flic en civil m’accoste. Je le reconnais. Nous avons déjà bu un pot ensemble chez Berthelot, le café à côté du commissariat.

Il faisait également parti de la résistance. Il me dit :

- Il faut que tu foutes le camp, on vient t’arrêter demain matin à l’aube pour te remettre à la kommandantur. On vient juste de recevoir le mandat d’amenée. –

Je le remercie chaleureusement et vais aussitôt prévenir mes parents. Ma mère prépare ma valise et je couche la nuit chez eux. Le lendemain matin je fonce gare d’Austerlitz.

J’ai décidé de me planquer chez les oncles et tantes en Corrèze. J’allais commencer par ma tante Marissou et lui faire la bonne surprise en arrivant.

Le train était bondé. Il y avait autant de voyageurs debout qu’assis. J’étais dans le couloir regardant défiler les poteaux télégraphiques quand apparaît un sous officier allemand qui commence à demander les papiers aux voyageurs. J’ai une petite appréhension. Il commence par contrôler le compartiment à ma hauteur. Au moment où il ressort je me serre pour le laisser passer et lui tend mes papiers sans qu’il n’ait eu le temps de les demander. Il me dit : « Egal » et me fait signe de la tête que ce n’est pas la peine. Ouf, mais en attendant je ne sais toujours pas si mes papiers sont exemptes de tout soupçon. Je lui lance : « Viel Leute ! » ce qui signifie : Beaucoup de monde ! Il me répond par l’affirmative, s’appui contre la paroi et sort un paquet de cigarettes. Il m’en offre une. Je lui répond Danke et lui offre du feu. J’avais peur qu’il commence à engager une conversation en allemand mais il tire quelques bouffées et me dit en français : Bon voyage, puis il passe au compartiment suivant. A son retour quand il remonte la rame, son contrôle terminé, Il me lance un Gut reisen, bon voyage en allemand et disparaît dans le soufflet.

A Poitier il faut changer de train et c’est un autorail ABJ fonctionnant au gazogène qui m’amène à Partenay. La motrice et la remorque sont bondées et on se traîne à tout casser à 50 kms/h. Le gazo à bois n’a rien à voir avec le bon vieux diesel.

En débarquant chez la tante, je suis reçu bras grands ouverts mais quand je leur annonce que je suis recherché pour désertion au STO, cela jette un froid. Enfin les choses s’arrangent, ils m’amènent à un hôtel à 200m de là et me rassurent en m’expliquant que j’y serais bien plus à l’aise et autonome que chez eux. Bien entendu ils payeraient la chambre et je mangerai chez eux.

Tout compte fait cette solution me plaisait car j’étais bien plus libre de mes mouvements.

Croyant qu’en Allemagne j’avais souffert de malnutrition la tante me gâte et ne sait quoi m’acheter pour me faire plaisir. Le dimanche nous allons manger au buffet de la gare juste en face de l’usine de pâtes Panzani. C’était là que se retrouvaient tout les notables de la ville et bien entendu les officiers allemands du secteur. Dans cet établissement on ne demandait pas trop les tickets de rationnement vu les personnalités présentes. On y mangeait très bien. C’était évidemment un peu cher mais la tante estimait qu’une fois par semaine on pouvait faire un extra. Le soir nous écoutions la BBC. Dans la journée je dessinais ou je bricolais la radio. Marissou m’avait acheté un fer à souder ce qui intéressait au plus haut point mon oncle Ferdinand qui n’aurait jamais osé en faire la dépense sans l’agrément de sa femme qui, il faut bien le dire, portait magistralement la culotte et tous les boutons qui vont avec. Dans leur magasin il y avait deux jeunes vendeurs dont le plus grand, Fernand Deschamps, bricolait aussi la radio. Avec le tonton on formait un trio passionné de TSF.

 A 21h30 je repartais pour mon hôtel. J’avais largement le temps de parcourir les 200m avant le couvre-feu qui ici était  à 22h30. Il y avait toutefois intérêt à ne pas se faire prendre dans la rue après car on passait 24h retenu comme otage dans la kommandantur. S’il se produisait un attentat dans ce laps de temps on était tout simplement fusillé !

Un soir où je m’étais un peu attardé, j’arrive à la porte de l’hôtel aux alentours de 22h45 quand deux colliers de chien,( noms donnés aux feldgendarms à cause de la plaque métallique qu’ils arboraient en travers de la poitrine), apparaissent à l’angle de la rue. Ils m’ont sûrement aperçu et ce coup là je suis bon pour la garderie, un bâtiment occupé par les allemands où ils gardent de 12 à 24h les gens qu’ils arrêtent après le couvre-feu.

J’ai soudainement une idée. Je lève la tête en direction du premier étage et fait mine de retourner à la porte que je cogne du poing modérément. Je regarde alors les deux frisous qui sont maintenant à 5 mètres de moi, le pistolet mitrailleur autour du cou. Avant qu’ils ne me posent la moindre question, je les interpelle :

« Excusez-moi messieurs, ça fait plus d’un quart d’heure que je tape pour entrer et l’hôtelier ne répond pas ! » Je m’attendais à ce qu’ils me demandent mes papiers mais non, ils avaient parfaitement compris ma situation et l’un deux se met à frapper si fort sur la porte que tout le quartier en est réveillé. On devine derrière les volets à persiennes  des centaines d’yeux à l’affût. L’autre met ses mains en porte-voix et hurle :

« Police allemande, oufrez !! »

Un volet s’ouvre au premier étage et l’hôtelier apparaît en bonnet de nuit.

 « Qu’est ce que c’est ? » qu’il fait l’air ahuri.

«  Defendez tout de fuite !! »

En moins de 10 secondes notre bonhomme est en bas et la porte s’ouvre.

« Il y a plus d’un quart d’heure que fotre client tape pour que la porte ouvre ! Fous afez fu l’heure ! »

« C’est que je n’ai pas du entendre. » balbutie mon hôte.

En se tournant vers moi l’allemand conclu :

« Fous foyez, il fallait frapper plus fort ! » Il me saluent à la française et me lancent en allemand : Güte nacht avant de disparaître à l’autre coin de la rue tout en se bidonnant.

Mon logeur s’excuse à plate couture :

« Je vous assure, nous n’avons rien entendu et pourtant nous ne dormions pas. »

«  C’est que je n’osais pas réveiller tout le monde » dis-je en mentant effrontément.

Encore une fois je n’ai pas eu l’occasion de tester mes faux papiers. Si je n’en avais pas eu on me les aurait à coup sûr demandé.

Un matin Marissou me demande si j’aime les choux à la crème. Naturellement je lui réponds que je les adore. Je ne me rappelle plus si c’était à midi ou le soir mais ce que je suis sûr c’est qu’il y en avait une bonne douzaine et demie et qu’il n’y avait que ça à manger. Comme ils avaient un appétit d’oiseau, ils n’en prirent qu’un chacun et me convainquirent de finir le plat parce qu’ils étaient tout frais et qu’ils ne se conserveraient pas jusqu’au lendemain. Je crois qu’il m’a fallut de nombreuses années avant de capituler à nouveau devant un gâteau à la crème.

Au bout de trois semaines, je décidais de changer d’air pour avoir des menus un peu plus variés. De plus je voyais bien que mon oncle et ma tante n’étaient pas très rassurés de m’héberger ainsi. De chez eux j’avais écris à Brive et mes oncles Louis et Maurice étaient prêts à prendre la relève.

Je repris donc un train jusqu’à Poitiers et ensuite celui pour Limoge puis le dernier pour Brive.

Il n’y avait que 150 kms qui séparaient cette dernière de Parthenay et pourtant en partant à 8 heures du matin, je n’arrivais à destination qu’à 22h15. J’avais à peine le temps d’arriver chez Louis au 7 rue de l’hôtel de ville avant le couvre feu. Juste au moment où je m’apprêtais à sonner à la porte, deux énormes explosions se font entendre. Cela doit être tout prêt. A peine la bonne qui venait de me faire rentrer, venait de refermer la porte que des voitures de patrouilles de la milice et des allemands viraient sur les chapeaux de roues à l’angle de la rue.

Bien vite mis à l’aise par mon oncle et ma tante, cette dernière me fait confectionner par la bonne un repas de gourmet  que je déguste en leur comptant mes pérégrinations depuis ces quatre années de tumulte. Après une bonne nuit de sommeil et un excellent petit déjeuné, nous apprenons que les deux explosions de la veille sont survenues dans les deux hôtels d’à côté où logent de nombreux officiers allemands. Le fridolins sont fous de rage et vont certainement prendre un maximum d’otages pour rendre tragiquement la monnaie de la pièce aux maquisards qui, ont monté l’opération. Il vaut mieux que je ne sorte pas dehors en attendant que les choses se tassent. Il y a de nombreux contrôles en ville. Je reste donc cloîtré plusieurs jours à dessiner ou à écouter de la musique. Je sors enfin et rejoins mon oncle à sa menuiserie où je l’aide à l’élaboration des plans de charpente et le suis dans ses visites de chantier. Quand il livre du bois aux maquis, il ne veut pas que je vienne avec lui. Il a trop peur qu’ils m’enrôlent dans leurs rangs.

Louis avait installé quasiment une bibliothèque dans les toilettes qui étaient ma fois fortes spacieuses. Il y avait des tas de bouquins. Des romans d’aventures, des bouquins d’humour et toute une série d’Almanachs Vermot qui, remontaient jusqu’en 1902 bourrés de blagues et calembours. Comme on étaient de bons lecteurs mon oncle et moi, le matin, c’était à celui qui occuperait les lieux le premier.

Le soir nous allions prendre l’apéritif dans un établissement situé sur la grande place. De la mezzanine nous avions une vue plongeante sur l’orchestre et la petite scène où de temps en temps chanteurs et chanteuses venaient accompagner les musiciens. Toutes les notabilités de la ville se retrouvaient là. Je me souvient encore des airs joués et des paroles d’opérettes genre : Jim, c’est moi Jim le rancho grande… Ou bien « le chant du gardian » cher à Tino Rossi. C’était mièvre mais cela faisait passer le temps en sirotant son apéro! Il y avait aussi, bien entendu, des allemands qui préféraient se mélanger aux autochtones que fréquenter leurs propres établissements qui leur étaient pourtant exclusivement destinés.

Le théâtre était toujours bondé et recevait des troupes itinérantes. Un soir Max Régnier, le chansonnier à la mode et plein d’esprit qui avait créé le personnage de Monsieur Prudent, était en représentation avec sa troupe. Au premier rang, un quarteron d’officiers allemands s’amusait bien et applaudissait à chaque réplique ce qui avait pour conséquence de mettre en délire le reste de la salle. Ils ne soupçonnaient pas un seul instant que tout les sketchs avaient pour sujet la mise en boite généralisée des troupes d’occupation sous couvert d’humour au 4eme degré. Par exemple, dans une de ses tirades, il disait :

« J’ai donné mon poste de TSF à réparer mais le dépanneur à du y laisser son moulin à café car j’entend des bruits bizarres… » Et il imitait avec la bouche le brouillage caractéristique  que les allemands émettaient pour perturber les émissions anglaises et en particulier Radio Londres. Les allemands riaient de bon cœur, fiers de nous montrer qu’ils savaient apprécier les subtilités de la langue de Molière !

Mon oncle avait comme client le tenancier du Bordel de Brive. Ce haut lieu de débauche avait été réquisitionné et réservé aux seules troupes d’occupation.

Un soir nous allons y boire le champagne. Le patron et son épouse, des gens très posés, aussi bien par leur tenue vestimentaire très chic que par leur prestance et attitude bourgeoise, étaient en réalité des résistants de la première heure qui sous couvert de ce commerce fleurissant, régulaient le trafic d’armes du SOE pour les maquisards.

Quoi de plus iconoclaste comme cache d’arme qu’une ruche  peuplé de teutons à poil durs s’envoyant en l’air au dessus d’une réserve de munitions. Avec leur laissez-passer privilégiés et le fait d’être connus personnellement du simple troufion au général de la place, ils avaient une liberté d’agir exceptionnelle.

Mon oncle aidait beaucoup le maquis en leur livrant du matériel de première nécessité et du bois. Au moment du débarquement, on lui emprunta sa Traction Avant  pour équiper des FFI d’un moyen de déplacement rapide. A la libération, il ne reçu aucun dédommagement pour son véhicule dont il ne revu pas évidemment le moindre boulon.

Dans la résistance en Corrèze, il y avait de tout, de vrais patriotes, surtout des jeunes qui avaient fuis le STO, des opportunistes qui posaient leurs jalons pour des jours meilleurs, des pères tranquilles qui, sans attache, relevaient la manche pour leur pays, des réfugiés républicains communistes espagnoles qui n’avaient plus rien à perdre et voulaient en découdre avec les nazis et parfois il y avait aussi des gens peux recommandables, de véritables truands qui, souvent en tête de leur section ne valaient guère mieux que ceux qu’ils combattaient. Ils ne prenaient pas de risque et envoyaient au casse-pipe les jeunes recrues qu’ils avaient sous leurs ordres. S’ils ne périssaient pas sous les balles des troupes allemandes, ces jeunes mourraient en différé dans les geôles de la Gestapo.

Mon oncle m’avait prêté un vélo et je pouvais aller me balader tout seul.

En Corrèze, bien que moins dur qu’à Paris, le ravitaillement était aussi un problème quasi journalier à résoudre. Mon Oncle Maurice, lui, avait fait élever un cochon chez les cousins de Pommier.

Maintenant qu’il se trouvait à point, il frisait les 120 kg, sa consommation était éminente mais évidemment souhaitée à Brive plutôt qu’à la campagne. A moins de lui faite subir une marche harassante à travers les champs et les bois   pour le faire voyager incognito, les calories dépensées par ce marathon lui aurait fait perdre une bonne couche de gras si prisé en ces temps de disette, il fallait donc qu’il voyage occis.

Combien  de cochons ont du voyager pendant cette interminable guerre de manière aussi peu orthodoxe. Dans une brouette sous une botte de paille ou un tas de charbon, souvent dans un cercueil, parfois dans un bidochemètre, une grande valise à double fond  dont la platine était équipée de cadrans de voltmètres, ampèremètres, boutons rotatifs et autres bornes électriques totalement hors d’usage mais protégeant du regard inquisiteur de la maréchaussée, le roi des agapes. Bref chacun y allait de son système D pour cacher à la vue des empêcheurs de bouffer en rond sa précieuse cargaison.

Nous partons donc au matin, mon oncle Maurice et moi,  en vélo en direction de Pommier.

Moi, le jeune parigot, plein de vigueur comme disait ce brave Ballandar, surnom dont m’avait affublé mon oncle quand j’étais plus jeune et que je m’étais empressé de lui retourner une fois adulte, je devais conduire le vélo et sa remorque pour rapatrier l’essentiel de la bête en ville, le tonton prenant en charge le reste sur son porte-bagages.

En haut de la côte de Montplaisir, on s’arrête pour souffler et manger un bout de fromage avec un verre de vin au café qui se trouve à la bifurcation des routes de Turenne et Meyssac. Nous repartons. C’est pratiquement plat jusqu’à Turenne, ensuite ça redescend jusqu’à la gare. Je fais gaffe. Les garnitures de freins sont usés jusqu’à la garde et font entrer en vibration le guidon quand je les sollicite trop. Pour remonter sur l’autre versant, pas question de prendre le chemin aux loups. Cela monte trop et il n’est pas goudronné. On parvient enfin à Pommier vers 10 h en faisant le détour par Ligneyrac. Aussitôt on nous sert une soupe au pain de seigle agrémenté d’une lampée de chabrol, cette piquette que l’on mélange aux dernières cuillérées et que l’on boit à même l’assiette.

Le sieur Cochon, personnage très apprécié en ces temps de disette et même en temps d’abondance d’ailleurs, est, comme il se doit, l’invité principal de la fête. On pourrait même dire, la vedette.

Tout comme au bon vieux temps de Molière où l’on pratiquait la saignée aux malades fussent ils imaginaires, le goret de mon oncle reçoit les mêmes soins. Après avoir gueulé comme un cochon, il fini par se taire au grand contentement des Diafoirus présents.

Pendant la cérémonie, j’ai pour mission de tourner avec une baguette le sang du supplicié pour ne pas qu’il coagule, pendant que les femmes lavent déjà les boyaux qui vont recevoir des mètres et des mètres de futur boudin.

Pendant son agonie, il est recommandé de raconter des histoires au cochon pour ne pas qu’il se fasse de mauvais sang et bien entendu il ne peut s’agir là que d’histoires cochonnes.

Une fois dépendue, la dépouille est placée sur de la paille où le bourreau la rase consciencieusement sans lui faire la moindre écorchure, enfin à part celle, béante, par laquelle on l’a éviscéré. Le démontage peut alors commencer. Chaque pièce détachée subit ainsi en cuisine une cuisson out un salage. Pour les morceaux moins nobles direction le hachoir pour l’élaboration des futurs saucisses, pâtées, rillettes et gratons. Les parties graisseuses sont fondues pour en faire du saindoux entreposé dans cette énorme gourde qu’est la vessie. D’autres éléments sont fumés au bois de chêne. Une fois l’opération terminée, tout est emballé dans des linges et consciencieusement entreposé dans la remorque.

Aux alentours de 16 heures, nous reprenons enfin la route direction Brive la Gaillarde.

Pour descendre de ¨Pommier, je suis obligé de descendre de vélo et maintenir mon attelage tous freins serrés, l’occupant de la remorque ayant tendance à vouloir jouer les filles de l’air.

Après la gare, c’est le plus dur. Je suis obligé de monter les 3 kms de côte en danseuse. Ce qu’il peut être lourd cette vache de cochon ! Balandar m’aide un peu en poussant au cul de la remorque. Alourdis comme nous sommes si on passe devant les gendarmes, on est bon.

« T’en fait pas, réplique le tonton, si on tombe sur des curieux, on leur refile deux ou trois kilos et ils n’aurons rien vu ! » Enfin Turenne ville. On passe à la pompe, enfin à la pompe à gosier. Maintenant c’est presque plat. Nous arrivons à Nazareth mais l’allure est moins soutenue qu’à l’aller. 90 kg dans une remorque c’est plus dur à tirer que sur un vélo porteur avec la charge sur l’avant. Nous sommes seuls sur la route, pas une seule voiture depuis 15 km. Nous apercevons toutefois un camion allemand précédé d’un side-car qui nous croisent à vive allure sans prêter la moindre attention à notre équipage. C’est maintenant, à quelques kms de Brive qu’il y a le plus de risques de se faire pincer. Enfin le rocher coupé et nous attaquons la grande descente sur la ville. Je suis à fond sur les freins et le cochon pousse derrière comme si il avait hâte d’arriver. Tout à coup, juste après le virage serré de l’avenue Jean Lurçat, mon câble de freins avant lâche. J’ai beau tirer comme un fou sur la poignée du frein arrière, rien n’y fait, je prend de plus en plus de  vitesse. Je réussis à négocier de justesse le dernier virage et me voila dans la ligne droite de l’avenue d’Alsace-Lorraine à la vitesse d’un sprinteur du tour de France. Balandar, au moins à 300 m derrière hurle à qui veut bien l’entendre d’essayer de m’arrêter. Moi j’veux bien mais j’peux point ! Je sens que tout cela va finir en eau de boudin. Devant moi un camion allemand, rempli de fridolins armés jusqu‘aux dents, avance à petite vitesse. Je leur fais des signes aussi désespérés qu’un pilote de l’aéronavale qui sait qu’il va rater son appontage. Apparemment le regard conjugué du conducteur dans son rétroviseur et des cris des bidasses fait qu’au moment ou je double le véhicule, le chauffeur à l’excellente idée d’accélérer et de revenir à ma hauteur.

Un des allemands, soutenu par ses camarades est quasiment sorti des ridelles du camion pour agripper mon guidon. Je manque par deux fois de passer sous les roues tant l’intervention teutonne me déséquilibre. Notre curieux équipage finit par ralentir et s’arrêter enfin au niveau du pont de chemin de fer. Ouf j’ai eu chaud mais s’ils demandent à voir le contenu de la remorque je suis refroidi ! On est aussitôt rejoint par le tonton le visage rouge comme une crête de coq qui sans hésitation vient embrasser mon sauveteur en lui tendant 250gr de tabac gris et refilant 2 paquets de Gitanes à ses compagnons. Dans sa besace qu’il portait en bandoulière il en sort la bouteille de gnole du cousin qu’il tend au chauffeur. Dank, danke, gut schnaps,  répond l’intéressé l’air hilare. Devant mon visage blanc comme un linge, mon sauveur, le sourire jusqu’aux oreilles, me tape une grande claque dans le dos en me traitant certainement de trouillard de Französisch dans sa langue d’outre-Rhin, entraînant le rire de ses camarades et des badauds. Ils ne nous jouent pas de tour de cochon et nous laissent repartir sans plus de formalité. Nous bifurquons sans plus attendre à la deuxième à gauche. Nous sommes sauvés. Le cochon aussi.

Sitôt le portail refermé, la tante Anna s’occupe de notre passager et range méthodiquement les morceaux au saloir ou dans les bacs à saindoux pour faire les confits.

Ce soir on se régale avec du boudin et des côtelettes grillées.

Combien de cochons ont ainsi pu voyager incognito pendant la guerre ou même été élevés chez l’habitant.

A Paris, même dans les quartiers chics, il y en avait qui avait sacrifié une pièce pour élever un porc. Pour le nourrir, il leur suffisait de collecter les épluchures des poubelles et glaner les restes de légumes des marchés.

Au bout d’un moment les contrôles d’identité devenaient de plus en plus fréquents et des voisins soupçonneux commençaient à se poser des questions sur ma personne, un jeune parisien qui ne travaille pas et se balade en vélo, c’est plutôt louche.

J’avais entre temps reçu de mon oncle Jean, le gendarme, une lettre où il m’annonçait qu’il serait heureux de me recevoir. Je changeais alors de crèche pour la troisième fois et cette fois j’allais y rester plus longtemps.

Toujours par le train, j’arrivais à Mézières sur Issoire en passant par Limoge et Oradour sur Glane en empruntant sur ce dernier tronçon les TDHV que j’avais connu à l’époque de mon incorporation à Limoge. L’oncle était au courant de ma situation et avait obtenu de sa hiérarchie l’autorisation de me cacher à même la gendarmerie. J’y ai passé de bons moments et ils m’ont énormément choyé comme peut le faire un couple qui n’a pas pu avoir d’enfant. De plus, ce qui ne gâtait rien, ma tante Germaine était une excellente cuisinière si ce n’est un cordon bleu d’exception.

Je vivais la même vie que les gendarmes. Là, il y avait une étude psychologique à faire sur la vie en société dans cet espace restreint qu’est une caserne habitée par 5 couples. En général, les hommes entres eux cela se passait plutôt bien. Ils avaient leur boulôt et étaient le plus souvent dehors. Pour leurs épouses, la cohabitation générait la plupart du temps des jalousies et des rivalités que la promiscuité amplifiait d’autant. Je ne m’attarderais pas sur ce sujet qui pourrait faire l’objet d’un livre à lui tout seul.

La tante, bien meilleur cuisinière que ses colocataires, avaient très souvent table ouverte pour le gratin et la bourgeoisie locale qui ne se privaient pas d’accepter l’invitation.

Ainsi l’ennui, généré par le manque de distraction, était compensé par la réception de notables tel le couple de châtelains, le notaire, le curé ou le docteur et son épouse. Du beau monde quoi.

Pour le ravitaillement, il n’y avait pas à se plaindre. Sans aller jusqu’à la corruption de fonctionnaire, les femmes de gendarmes avaient des avantages que beaucoup d’autres jalousaient. Les fermiers, d’eux même, apportaient régulièrement des victuailles à la gendarmerie soit pour se faire pardonner de quelques entorses à la loi, soit pour arranger tel ou tel conflit ou tout simplement pour mouiller les représentants de l’ordre dans leur petite combine de marché noir. On avait donc à manger sans de réelles privations.

Quand le châtelain avait fait vider son étang pour le curer, il avait envoyé son jardinier nous livrer une pleine brouettée de poissons. Nous avons dégusté ainsi carpes, tanches et brochets sur plusieurs jours. C’était une gendarmerie vraiment tranquille. Il n’y avait jamais d’arrestation et la prison était transformée en poulailler. Les cinq gendarmes, brigadier compris, étaient dotés de robustes vélos équipés de deux grandes sacoches de cuir prévues pour y loger papiers administratifs et militaires. Elles servaient finalement comme cabas de luxe pour ménagère. On y trouvait énormément de produit comestibles et très peu de feuilles de constat. De temps en temps, il y avait bien une expédition pour dresser deux ou trois contraventions. Il fallait bien faire remonter aux autorités supérieures les preuves du bon fonctionnement des institutions et éloigner un éventuel contrôle de tutelle. On préférait alors opérer loin de la commune, dans le canton voisin par exemple. On peut être gendarme sans être idiot.

A la radio de plus en plus de bonnes nouvelles. La poste avec Berlin fonctionne à merveille, le 20 janvier, jour de mon anniversaire, la capitale allemande reçoit en recommandé 2300 tonnes de bombes. Malheureusement il y a de nombreux travailleurs étrangers, des STO et des prisonniers parmi les victimes.

Le 2 février, le STO est étendu à tous les français de 16 à 60 ans. Il n’y avait plus de chômage. Ceux qui n’avaient pas de travail en trouvaient en Allemagne, les autres trafiquaient au marché noir.

Le 20 février, semaine chargé pour les fridolins. C’est le début des bombardements intensifs et sans répit des usines allemandes, opération baptisée « Big Week » en humour anglais.

Le 10 mars, découverte à Paris d’un charnier chez le docteur Petiot, un assassin de la pire espèce dans un habit de notable.

Le18 mars, plus de saucisse à Frankfort. Les américains déversent 3000 tonnes de bombes sur la zone industrielle ! Cela fait désordre.

Mon oncle attachait un soin tout particulier à sa tenue vestimentaire. Il était toujours impeccable. Le matin il passait un bon bout de temps à cirer ses chaussures et ses bottes.

Il en profitait pour donner également un coup sur mes godasses dont l’aspect, je l’avoue, étais bien le dernier de mes soucis.

La tante allait tout les soirs en bicyclette chercher le lait à la ferme au bout du village mais bien souvent c’est moi qui faisait le laitier. Il fallait bien que je me rende utile à quelque chose.

Ma position de réfractaire au STO ne me donnait pas le droit moral de ne rien faire, bien au contraire. C’était le plus élémentaire devoir que d’aider ceux qui prenaient un risque  pour me cacher. La tante laissait reposer le lait et le lendemain elle recueillait la crème qui surnageait. Quand elle en avait suffisamment elle la battait avec une cuillère de bois dans un grand bol pour faire son beurre. Elle adorait le café mais le vrai, le fort. Alors quand elle touchait son mélange où, dans la livre, il n’y avait que 3 ou 4 grains de vrai café parmi tout le reste en orge grillé, elle les triait pour les mettre en lieu sûr et au bout d’un mois, elle en avait  juste assez pour apprécier une vrai tasse de p’tit noir. Naturellement je n’avais ni carte d’alimentation, ni tabac. C’était l’oncle qui m’en fournissait. Un matin nous apprenons que le maquis a attaqué le bureau de tabac, juste le jour où la décade venait d’arriver. Le soir même, mon oncle m’offrait 2 paquets de gris. Je sus plus tard qu’à chaque fois que les maquisards se ravitaillaient de cette façon, ils laissaient, par accord tacite, la part aux gendarmes.

A quelques kms de là, à Bellac, il y avait une nièce de mon grand-père qui était sœur supérieure dans un couvent transformé en hôpital. Je ne pouvais pas faire moins que de lui rendre visite. Je fus reçu fort chaleureusement et pendant le dîner passé en tête à tête dans sa cellule, après lui avoir conté mes pérégrinations, sœur Cécile, fille de la sagesse, me propose de rester caché parmi sa congrégation. Je la remercie fort chaleureusement en lui expliquant que ma cache chez les gendarmes était sûre et que de toute façon je désirai rentrer à Paris sans plus attendre. La sœur caviste, une petite grassouillette au nez joliment carmin semblait avoir un faible pour moi. Je suis le sujet de toutes ses intentions. Elle me fait goûter différents crus pour que je choisisse celui que je préfère. Ils sont tous excellents et, ne sachant lequel choisir, j’humecte plusieurs fois mon palais de gorgées plus gouleyantes les unes les autres. C’est un repas de gourmet à la fois simple et délicieux. Je m’empresse de remercier la sœur cuisinière et la sœur caviste de tant de gratitude à mon égard. Notre conversation vient bien évidemment sur la guerre et l’occupation de notre pays. Si les sœurs ont fait vœux de chasteté et de pauvreté, celles de cette congrégation n’ont pas fait vœux de silence. On peut même dire qu’elles en profitent pour compenser les précédents. J’apprends ainsi qu’elle cachent ici de nombreux juifs et soignent des maquisards blessés. Un jour, un officier de la Wehrmacht s’est présenté pour inspecter l’hôpital. Sœur Cécile lui avait alors demandé :

« Etes-vous catholique ? »

« Oui ma sœur. »

«  Alors, vous devez respecter cette maison. C’est celle du père. Ici on soigne sans s’occuper de rien d’autre et si vous-même étiez souffrant, vous serriez traité exactement comme un patient français. Il n’ y a rien à voir hormis des malades qui ont besoins de soins et de croire en Dieu. »

L’officier n’insista pas et après s’être excusé, claqua des talons et prit congé.

Les sœurs ont eux je crois beaucoup de chance. Si l’officier avait été un SS, je ne sais comment cela ce serait terminé.

Je quittais mes hôtes avec chaleur, heureux d’avoir connu des patriotes en cornettes aussi sympathiques et dans la semaine qui suivit je faisais mes adieux à la gendarmerie, direction la capitale. Je rentrais donc par le train. Je ne subis aucun contrôle. C’était à vous dégoutter d’avoir des faux papiers. Nous étions au printemps et je louais une petite chambre au rez-de- chaussée du 19 de l’avenue Raspail. Mon copain Abbos me sous-loua alors une des deux petites pièces dans un logement déjà occupé par un immigré italien qu’il planquait là. Le dénommé Bartoli. C’était dans la cour de la mère Prunet au 9 rue Louis Pergault, anciennement rue de la Glacière et qui sera rebaptisée Albert Guilpin en mémoire à un résistant communiste de Gentilly fusillé en 1942. C’est ici même que débuta le noyau de ma future entreprise.

Mon colocataire, le dénommé Bartoli était tailleur pour dames et pédale notoire. Il portait une petite moustache noire accentuée par un trait au crayon de maquillage.

Dans mon petit local, j’avais installé mon matériel pour le dépannage radio et une planche à dessin où je créais des modèles de sacs à mains pour la tannerie Abbos et, pour mon colocataire au chapeau plat, des modèles de robes. Il avait la singulière habitude de se passer de mannequin pour la bonne raison qu’il était également transsexuel !  Une fois il a même voulu m’en faire essaye une. Il a été plutôt mal reçu. Il avait beau m’offrir des cravates et me dire : « Floris tu n’es pas gentil avec moi alors que moi je suis gentille avec toi », je le renvoyais sans cesse dans les cordes. La cohabitation en était parfois difficile tant son comportement immature et fantasque le prédisposait aux chamailleries dignes d’une cour de récréation d’école primaire.

Le 4 avril, la tragédie d’Asq près de Lille, 86 civils sont abattus par les SS dont le train avait eu une avarie. Mon cousin figure parmi les otages fusillés.

Le 20 avril, aux Indes, Gandhi est libéré. Il est toujours aussi maigre mais lui il le fait exprès.

Le 6 juin, le grand jour est enfin arrivé. Le débarquement a commencé. Dès que nous apprenons la nouvelle par les voisins, je me branche sur ondes courtes. C’est bien vrai, il a eu lieu ce matin. Quand je pense que la veille, à l’écoute de Radio Londres, je trouvais un peu désuet d’utiliser comme message codé des vers de poètes : J’en ai les sanglots longs des violons de l’automne… alors qu’on était au printemps.

Le 28 juin, Philippe Henriot, éditorialiste à Radio Paris, tout dévoué à la propagande nazie est exécuté par un commando de la résistance dont la cellule d’attache n’est autre que celle de monsieur Militon, celui qui m’avait fourni mes faux papiers.

Rien ne va plus pour l’occupant. Mais il faut se méfier du fauve blessé. Beaucoup de français, par imprudence, y laisseront leur vie.

Depuis le débarquement, nous suivons avec passion l’avance des armées alliées grâce aux informations de la radio anglaise. Les villes françaises étaient libérées les unes après les autres et la libération de Paris était proche. Les parisien commençaient à sérieusement ruer dans les brancards. J’avais installé un haut parleur sur la fenêtre de la salle à manger de mes parents et faisais hurler Radio Londres sur la place de la fontaine. Le soulèvement avait commencé avec la grève de la police, une première que depuis nous n’avons jamais revu. Tous les poulets avaient perdu leurs plumes mais pas leurs ergots. Ils occupaient le commissariat en civil mais avaient conservé leurs armes. Comme mon petit atelier était situé à moins de 60 m du poste, j’étais bien informé, notre quartier général commun, le café Berthelot étant situé à mi-distance.

Le gaz et l’électricité nous était distribué avec parcimonie et beaucoup de boutiques étaient fermées, cela suffisait à réguler la consommation de courant. Nous profitions de ces quelques kilowatts pour écouter Londres au travers de ces énormes postes en caissons de bois vernis équipés de lampes grosses consommatrices de courant. Comme le transistor n’avait pas encore été inventé, il n’existait pas de poste à pile. Il fallait donc pour le quidam de la rue, qui voulait s’informer, s’approcher d’un poste amplifié à une fenêtre pour profiter de l’écoute.

La boulangerie où nous nous servions habituellement était encore ouverte bien que la patronne et sa fille aient été arrêtées par la résistance. Elles avaient affiché des sentiments de sympathie envers l’occupant et plus, diront sous cape certaines mauvaises langues. Cela provoqua un drame à la Pagnol. Le Boulanger ne pouvait pétrir, cuire et vendre en même temps surtout avec les tickets de rationnement qui exigeaient une double comptabilité. Ma mère et moi-même nous nous proposions alors de l’aider à tenir boutique. La démarche, si d’apparence philanthropique qu’elle fut, était surtout intéressée par le fait que nous ne manquions plus de pain en ces jours de disette. Pendant que ses femmes, plus bêtes que méchantes, croupissaient dans un local insalubre de l’impasse Thiberville chez Julot le chiffonnier, le boulanger pouvait enfin vaquer à sa principale occupation : Nourrir la population. J’alternais donc mes occupations entre le dépannage des TSF, les dessins et la boulange.

Le soir, depuis le début de la guerre, tout le monde écoutait la radio anglaise, même ceux que l’on surnommait « les collabos » La voix de la France libre, c’était notre dessert. Cette voix mystérieuse dont on reconnaissait le timbre caractéristique mais dont nous ignorions le nom, nous regonflait chaque soir le cœur de joie. Maurice Schumann il s’appelait.

Naturellement les allemands en avaient interdit l’audition et pour nous en dissuader, ils brouillaient l’écoute. Sur cette dernière phrase, des petits malins inversaient les syllabes. Chacun s’amuse comme il peut. Ils brouillaient donc les émissions avec des porteuses de même longueur d’onde modulées par un bruit caractéristique de crécelle. Nous attendions le PO, PO, POM de Beethoven comme un poivrot qui attend son verre de rouge.

Les petites ondes étaient plus faciles à brouiller que les ondes courtes, c’est pourquoi que ce situait dans cette dernière gamme qui va de 20 à 100m, les nombreux émetteurs de la BBC à destination des français. Le problème est qu’à cette époque la plupart des postes de TSF n’étaient équipés que de grandes ondes et ondes moyennes que l’on nommait à tort petites ondes. Avant la guerre, la période faste pour la radio, il n’y avait, rien que pour la région parisienne, 7 émetteurs dont 3 postes d’état et 4 postes privés sans aucune redevance. Les postes d’état, c’était Radio Paris qui travaillait en grandes ondes, Radio PTT et Radio Tour Eiffel qui travaillaient en petites ondes. Les autres,  les privés, travaillaient en ondes moyennes. C’était : Le poste parisien, mon préféré, Radio Cité, le chouchou de mes tantes, Radio Ile de France et le tout dernier qui datait de 1937, Radio 37 que ma mère avait adopté parce que l’on y passait souvent Tino Rossi. On ne trouvait pratiquement plus de postes neufs à acheter et il fallait se contenter  de ceux d’avant guerre. Le métier, je dirais même la vocation de réparateur radio était alors un bon filon à condition d’être ingénieux car on ne trouvait pratiquement plus de pièces détachées.

J’entrepris donc la réparation de postes de radio au milieu d’ébauche de sacs à main, robes et autres jupons que mon colocataire avait pour fâcheuse habitude de laisser traîner un peu partout. Le fer à souder sur de l’organdi, bonjour la dentelle ! J’étais en la matière un autodidacte et mes connaissances en ce domaine était avant tout sentimentales. Je remplaçais l’enseignement par une pratique intensive et comme c’est en forgeant que l’on devient forgeron, je fini par toucher ma bille avec beaucoup de persévérance et d’application. J’avais tout de même acheté un livre de radio «  La radio mais c’est très simple ! » par Esberg qui comportait des dessins humoristiques avec des dialogues amusants entre Prof et élève dotés toutefois d’une pédagogie efficace. C’est avec ce seul document et l’inconscience de la jeunesse que je fis mes premières armes de dépanneur. Je me constituais rapidement une clientèle locale. Ma mère étant très connue, elle me rabattait toutes ses copines et ses clientes de voyance. Elle voyait dans la boule de cristal, le marc de café, le tarot et dans les âmes, son fils voyait dans les lampes. Chacun sa spécialité.

Souvent il fallait cannibaliser un poste trop malade pour en réparer deux autres par prélèvement de pièces encore saines. C’était en quelque sorte la greffe d’organe avant la lettre.

Le travail le plus lucratif, bien qu’il soit exécuté sur un appareil en parfait état, c’était la transformation du recepteur PO-GO pour lui adapter les ondes courtes. Pour faire cette opération, il fallait rajouter une commutation et confectionner deux bobinages, un pour l’accord, l’autre pour l’oscillateur local. Heureusement en ondes courtes, cet à dire en haute fréquence, il faut très peu de spires, quelques dizaines tout au plus. Avec quelque vieux fils de cuivre dénudés de 8 à 10/10eme, il était facile de réaliser de tels bobinages en enroulant le fil sur un petit tube de carton. Le plus compliqué était de faire osciller la changeuse de fréquence. Les lampes 6A7 ou mieux les 6A8 ou ECH3 étaient assez coopératives mais les 2A7 et autres vieilles lampes montées sur de vieux nanars, se montraient récalcitrantes et il fallait modifier la valeur de certaines résistances et autres condensateurs.

L’empirisme était la technique qui donnait les meilleurs résultats. On essayait toutes les combinaisons jusqu’à ce que cela marche et aussi étrange que cela puisse paraisse, cela finissait toujours par marcher ! Pour réparer les transformateurs d’alimentation qui avaient rendu l’âme, c’était un peu plus difficile et surtout bien plus long. Il fallait détôler le circuit magnétique, dérouler et réenrouler le fil cramé sur une grosse bobine bricolée puis, à l’aide d’une sorte de rouet fait avec des pièces de mécano, on le passait à la flamme et aussitôt dans un bain d’alcool à brûler pour retirer les restes de l’émail. Ensuite avec le même appareil on faisait passer le fil dans un bain de vernis composé de gomme laque, d’alcool et de produits dessiccateurs pour en faciliter le séchage et le durcissement. Bien entendu nous ne trouvions jamais les mêmes produits, même au marché noir, ce qui compliquait encore la tache. Une fois sec et monté en écheveau le fil était monté sur une bobine d’attente puis ensuite sur une bobineuse artisanale composée d’une vieille chignole à main. Le fil était guidé à la main et il fallait une certaine dextérité pour faire des spires parfaitement jointives Il fallait souvent faire marche arrière pour reprendre son ouvrage. Si, pour le circuit de chauffage de 5 volts pour la valve et de 6,3 volts pour les autres lampes, le travail était facile avec du gros fil et peu de spires, il n’en était pas de même avec le circuit haute tension de 2 x 250V qui était composé de fil très fin  et comportait 2x 1000 tours de spires. Il fallait isoler chaque couche avec du papier. Quand la bobine était prête, elle était bouillie dans un bain de paraffine pour parfaire son isolement et Dieu sait que le pauvre fil de récup en avait bien besoin. Ensuite on pouvait réentoler le circuit magnétique tôle par tôle mais on ne pouvait jamais en remettre autant que l’on en avait sorti ! C’était comme les artichauts, il y en avait encore plus après l’effeuillage. Il fallait une bonne journée de travail pour refaire un transfo grillé. Comme bien souvent le bobinage prenait plus de place qu’avant à cause des épaisseurs de papier et de vernis et aussi du mauvais rangement des spires guidées à la main, il fallait parfois tout recommencer.

Cette fois, au lieu des 4 tours par volts, on passait à 3,5V et même à 3V ce qui faisait travailler le circuit magnétique à plus forte impédance et le faisait chauffer, donc le fragiliser encore plus.

Les jeunes dépanneurs d’aujourd’hui ne connaissent pas leur bonheur. A cette époque riche d’événement, le système D était une véritable école de la débrouillardise et ceux qui s’en sont sortis, en véritables autodidactes, ont pu monter des entreprises saines et performantes.

Nous savions que les troupes libératrices étaient toutes proches de Paris, surtout la division blindée du général Leclerc. Dans les rues, après celles des policiers acquis à la révolte qui montrèrent le chemin, on commence à voir circuler des voitures remplies de résistants avec des fanions, des calicots et d’énormes lettres peinte en blanc sur les portières tel que FFI ou FTP. Dès que nous apprenons, par un cycliste qui venait de Fresnes, que Leclerc était à Bourg-la-reine, des barricades s’élèvent un peu partout sur les axes principaux pour couper la route aux allemands et les empêcher d’aller à sa rencontre.

Avec mon voisin Peuchet, nous décidons de nous rendre à la porte d’Orléans où parait il des résistants ont établis une barricade fortement armée. Les boulevards des maréchaux sont déserts. Nous longeons le parc Montsouris quand soudain nous voyons arriver de la porte d’Orléans un camion plein d’allemands brandissant leurs fusils et pistolets mitrailleurs dans toutes les directions. Impossible de nous dissimuler derrière quoi que ce soit. Aucune retraite à envisager, derrière nous les hautes grilles de la clôture du parc. Nous sommes aussitôt mis en joue par les soldats et leurs armes restent braquées sur nous pendant toute leur progression. Je dis à Jean :

« Surtout ne bouge pas, ne te retourne pas, détache doucement les mains de ton corps et fait comme moi, regarde les en face. » Nous les regardons tout en nous tournant doucement dans leur direction à mesure  du déplacement du véhicule. Ils finissent par disparaître de notre vue en prenant la direction de la porte de Gentilly.

Ouf, on l’a échappée belle. Probablement que si on avait fait le moindre geste, on était cuit.

J’aurais bien voulu savoir à cet instant ce qui s’était alors passé dans la tête de ces soldats qui cherchaient à fuir désespérément la nase des barricades. Le fil qui tient la vie est parfois si tenu que l’on hésiterait à deux fois avant de l’utiliser pour recoudre le moindre bouton de culotte. Nous n’en demandons pas plus, notre expédition s’arrête là et nous rejoignons Gentilly par le chemin qui longe le cimetière. Il y avait beaucoup de troupes allemandes qui battaient en retraite mais le nombre de barricades érigées aux carrefours stratégiques leurs barraient tous les issus et ils n’osaient pas trop s’aventurer dans les petites rues de peur de tomber sur une embuscade.

Beaucoup, lorsqu’ils étaient en petit groupe, préféraient se rendre sans combat et ne tiraient que s’ils se sentaient menacés. Nous avions vu juste en les regardant de face sans tenter de fuir.

Pendant ce temps là ma mère faisait, bien malgré elle, un prisonnier sur la place de la mairie.

Elle sortait de chez la marchande de journaux, sa copine madame Bernard quand un cycliste s’arrête à sa hauteur et lui demande poliment mais dans un français à couper au couteau des saucisses de Frankfort où se trouve le poste de police. Etant myope comme une taupe ma brave mère ne s’aperçoit pas que son interlocuteur est un soldat allemand d’un certain age aux cheveux blancs et en bras de chemise, tout débraillé.  Elle lui indique le commissariat qui est juste tout droit, à moins de 100m. En plus d’être myope, elle était bavarde comme une pie et heureuse d’avoir quelqu’un avec qui converser, elle commence tout en marchant à discuter  de banalités sur la pluie, le beau temps, les allemands qui s’enfuient, etc. Son interlocuteur subit bien malgré lui l’avalanche du monologue maternel jusqu’au pied du monument aux morts quand, en faction devant le commissariat, des résistants l’aperçoivent. Aussitôt ils se précipitent sur lui tous flingues dehors, le font chuter de son vélo, l’injurient et commencent à le molester. Ma mère qui n’a toujours pas réalisé qu’il s’agit d’un allemand, prend son parti en balançant son sac dans la tronche du plus belliqueux pensant être en présence d’un voyou. Heureusement qu’ils la connaissent et lui font savoir qui ils sont. Le pauvre type est amené manu militari jusqu‘au PC installé dans l’enceinte du commissariat.

«  C’est moi qui l’ai vu le premier ! » «  Non, c’est moi ! » Les types s’engueulent à celui qui l’a fait prisonnier en exclusivité. D’autres envisagent de le fusiller séance tenante sans autres formes de procès. Dix balles dans la tête. Tous d’accords, ils allaient mettre leur menace à exécution quand la vraie cavalerie déboula du couloir où un pot était en train d’être donné.

Le brigadier le sauva d’un triste sort et le mis aussitôt en cellule pour le protéger de ces résistants de dernière heure sur lesquels heureusement il avait le contrôle. Le prisonnier fut ensuite enfermé chez Julot le chiffonnier où, avec les boulangères il commençait à y avoir du monde. De soldat maltraité, au jour de son arrestation, il passa au statut de meilleur pote de ceux qui voulaient le lyncher 24 h auparavant. Il fut occupé à divers travaux d’intérêt général et partageait les repas avec l’équipe qui était plus bête que méchante.

Le 24 août au soir la division Leclerc pénètre dans Gentilly par l’avenue Raspail. On les attendait sur la route de l’Hay. Il y a des milliers de personnes pour les acclamer. De nombreux civils, surtout des jeunes sont montés sur des chars qui ont bien du mal à se frayer un chemin parmi la population. Ils camperont ce soir sur le terrain vague de la porte d’Italie.

25 août, libération officielle de Paris.

Le 26 au soir, alors que tout le monde fête la libération de la capitale, l’alerte retentie. Nous avons droit au dernier bombardement, par les allemands cette fois. Un de leurs avions, à haute altitude, a largués une bombe qui a endommagé sérieusement un immeuble de la rue Monge où il y a eu plusieurs victimes. Pendant cette ultime alerte nous étions dans la cave de l’usine Abbos où nous avions trouvé une réserve de bouteilles de champagne millésimés que papa Abbos avait planqué pour des jours meilleurs. Il y avait avec nous Simone Jamet, la future épouse de Thédo. Nous en avons vidé quelques unes pour nous remettre de nos émotions !

Nous apprenons l’arrivée de De Gaulle à Paris. Aussitôt les derniers allemands partis, la mairie de Gentilly est occupée par la résistance. Ils vont rechercher Charles Frérot pour le placer à la tête de la commune. C’était l’ancien premier adjoint au maire communiste Beaugrand qui pendant l’occupation avait disparu de la vie politique.

Le nouveau maire, « Frérot » comme l’appelaient familièrement ses amis, était le comptable du marchand de bois Tibles situé sur l’avenue d’Italie. Il habitait au troisième étage du bâtiment fond de cour où j’avais mon local  que je partageais avec Bartoli.

C’était un brave homme de très petite taille car il était bossu. Il portait des lunettes et s’appuyait sur une canne. Son fils travaillait comme ébéniste à la CIT  où j’avais travaillé avant guerre. Nous étions donc voisins et, connaissant mon activité dans la radio, il me demanda si je pouvais installer des hauts parleurs sur la place de la mairie pour diffuser l’allocution du général à son arrivée à Paris. Ce fut ma première sonorisation.

C’était vraiment du bricolage. L’ampli, c’était un châssis sur lequel j’avais combiné un récepteur et un ampli de quelques watts. Les hauts parleurs, c’était des « Gégo » que j’avais récupéré sur de vieux postes et monté sur des baffles en bois. J’avais rajouté un micro. C’était un petit haut parleur de 12cm que j’avais, adapté sur un pied.

Ce fut une réussite. La place était noire de monde et on attendait avec impatience la voix du grand Charles. Tout à coup, la Marseillaise retentie dans les hauts parleurs puis un speaker annonce le général. Un silence total se fait. Même les mouches se sont tues pour l’événement. Du discours qui suivi, nous apprenons que la guerre n’était pas finie et qu’il y avait encore de nombreux sacrifices à faire et que tout le pays était à reconstruire.

Du coup, un peu plus tard, on me demanda d’équiper une voiture avec des hauts parleurs pour faire des annonces dans les rues. C’était la fin du roulement de tambour  de l’agent municipal assermenté avec son fameux « Avis à la population ! » chère au garde-champêtre de Jacques Tati. J’avais réussi à me procurer une commutatrice « Radio-énergie » qui transformait le 12V de la batterie en 110V alternatif. C’était un engin énorme et lourd composé d’un moteur à courant continu qui entraînait un alternateur. Le rendement était très mauvais et les accus étaient vite à plat. Tout ceci pour simplement alimenter mon ampli secteur. J’avais aussi récupéré une grosse batterie de char  et j’avais bricolé un vieux transfo associé à des redresseurs sélénofer que j’avais piqué aux allemands quand je travaillais à la CIT.

Je faisais alors le tour de Gentilly pour annoncer les fêtes qui avaient régulièrement lieu tous les samedis soir et la plupart du temps, clôturées par un bal. Quatre ans sans guincher, il fallait se rattraper et on mettait les bouchées doubles.

Une autre mission m’était allouée, les tournées électorales. J’avais tous les partis pour clients

Et, sous la quatrième république, des tournées il y en avait pléthore.

A part les cocos, il y avait les radicaux et les socialistes qui tenaient boutique rue Frileuse dans un ancien café. Les autres, le MRP, le parti des curés et le rassemblement national, le parti soutenu par De Gaulle, s’octroyaient des locaux sur l’avenue Raspail. Tous ces partis se bouffaient le nez. Moi j’avais des amis dans tous les camps. J’aurais du faire carrière comme diplomate. Je passais une première fois en hurlant dans le micro : Votez Dupont, Durant est un salaud !  Une heure plus tard, en ayant eu soins de charger mon matériel sur un véhicule de l’écurie concurrente, je braillais : Dupont est en vendu, seul Durand peut faire quelque chose  pour vous !

Je décidais alors mon paternel de m’acheter une voiture aux domaines pour que je puisse l’équiper d’une façon permanente. Les gens qui me connaissaient me criaient : «  Toi, tu bouffe à tous les râteliers ! » Ils n’avaient pas tout à fait tord. A cette époque je n’avais aucun penchant pour un parti politique précis. J’hésitais entre la droite, la gauche et le centre mais mon meilleur client était le parti communiste bien que je n’adhérais pas à toutes leurs fantaisies. J’étais voisin avec la voirie et avec les employés municipaux nous nous rendions mutuellement service et étions devenus des amis pour ne pas employer le mot « camarade » à mon avis bien trop stéréotypé.

Un jour sœur Cécile fille de la sagesse, qui m’avait hébergé quelques jours pendant ma désertion, vient nous rendre visite à Gentilly. Pour son retour à Bellac, je l’avais raccompagné à la gare en voiture. Dans les jours suivants on entendait : « Vous avez vu, les bonnes sœurs se promènent dans la voiture des cocos ! » Il est vrai que la grande majorité de mes annonces étaient pour eux et ma Juva 4 peinte en rouge vif ne passait pas inaperçue. Elle passait, au mieux pour un véhicule de pompiers, au pire pour le drapeau ambulant du soviet suprême. A cette époque, trouver de la peinture était déjà un exploit, alors si en plus il avait fallu choisir la teinte cela n’aurait pas été raisonnable.

Le magnétoscope n’avait pas encore été inventé et pour faire de la musique il n’y avait que le bon vieux pick-up et les disques 78 tours. J’avais calé sur le siège passager un tourne- disque que j’avais bricolé. Il était impératif d’être à l’arrêt pour régler de niveau l’appareil, ensuite, en roulant au pas, je faisais mon annonce au micro puis enclenchais le bras de lecture.

Les airs les plus employés étaient des airs de la résistance tel que « le chant des partisans » ou « La marche de la deuxième DB » plus rarement : « Viens Titine » ou « Tout va très bien madame la marquise »

J’avais installé sur le toit deux casseroles en alu repoussé dans lesquelles j’avais placé deux hauts parleurs Gégo de 24cm. On arrivait à sortir 15 à 20 w avec deux lampes 6L6 en pusch-pull. L’ampli bouffait beaucoup de courant et, en passant par la commutatrice, le rendement diminuait encore. La batterie à ce régime ne tenait pas longtemps et si le site s’y prêtait, je m’arrêtais devant un café et je demandais à me brancher sur le secteur avec une rallonge que j’avais toujours à bord. Naturellement cela m’obligeait à consommer et très souvent quand ma batterie était vide, c’est moi qui étais plein. Aujourd’hui avec les transistors, à puissance égale, mon accu de char aurait pu alimenter un ampli moderne sur plusieurs mois mais moi j’aurais maintenant la gorge sèche.

Au début je ressentais une préférence pour la gauche certainement du à mon éducation et aux événements tragiques auxquels nous venions d’assister. Peu de gens si ce n’est aucun ne revendiquaient le fascisme comme idéologie humaniste ! Mon grand-père était un vieux socialiste dont les héros étaient Jules Guesde et Jean Jaurès et mon père, de socialiste était passé à radical. Les gens de ce parti qu’il fréquentait me semblaient des gens très bien sous tous rapports.

Un jour on me demande une sonorisation pour une réunion du parti communiste qui devait avoir lieu dans la salle des fêtes. Dans la salle, les militants étaient assis autour d’une multitude de petites tables. Sur scène, les dirigeants du parti étaient assis derrière une longue table coiffée d’une nappe rouge écarlate et ayant derrière eux comme toile de fond un immense drapeau Soviétique avec faucille et marteau. Sur le côté de la scène, la tribune et son micro. C’est fou ce que les gens étaient heureux de parler dans un micro. Sans ce petit accessoire, a capela, ils étaient un peu intimidés mais dès qu’ils entendaient leur voix amplifiée toucher les spectateurs, ils se sentaient inspirés et usaient alors de tous les artifices vocaux qui font un bon tribun. Moi j’étais dans les coulisses pour surveiller mes amplis et passer des disques au moment venu. Parmi les ténors du parti il y avait ce jour là Maurice Torez et Marie Claude Vaillant Couturier. Nous avions toujours les tickets de pain et le leitmotiv des cocos qui participaient au gouvernement tripartite était qu’il ne fallait pas se procurer de faux ticket et ne pas faire de marché noir. Marie Claude avec beaucoup de conviction explique cela à l’assistance qui l’applaudi comme un seul homme quoi qu’il y eu également des femmes parmi les militants. Elle parle aussi d’ouvriers qu’elle a vu dans le métro avec l’échine courbée du travailleur exploité et exténué qui rejoint d’un pas lasse son humble demeure, également de toutes ces mamans, avec leur nourrisson dans les bras, faisant ces interminables queues pour le ravitaillement, bref ce drame journalier qu’est la misère de la classe ouvrière. Moi j’écoutais tout ça dans mon casque de contrôle, ému, trouvant là un civisme et un humanisme sans nul autre pareil. Les discours continuèrent ainsi en abordant les thèmes habituels à ce parti qui est le seul à être aux côtés des pauvres.

A la fin de la réunion, on ne se quitte pas comme ça. Comme à l’église, deux ou trois lieutenants des ténors passent auprès des tables pour encaisser les cotisations parmi les fidèles  qui se dévouent sans compter pour la vente de l’Huma ou pour grossir les rangs lors des manifestations. Quand les bourses sont bien vidées, on leur rempli un verre de gros rouge et salut la compagnie, vite, fait, bien fait et la salle se vide.

Je rangeais alors mon matériel de sono quand un cadre du parti me dit :

« Attendez, on va boire un pot. »

Toutes les personnalités se retrouvent dans la salle des mariages qui est attenante au bureau du maire. Une grande table est dressée avec des verres et des petits gâteaux et même des petits sandwichs dans des pains au lait. Pas de gros rouge cette fois mais du champagne millésimé du meilleur cru.

Tout en buvant des petits groupes se forment pour discuter. Un petit rondouillard, qui était sûrement un familier, s’approche de Marie Claude et lui dit d’un air narquois : «  Tu charrie un peu, tu prends souvent le métro toi ? » Rire de la dame et des autres.

J’aperçois un type qui prend un sandwich d’une main et tend des tickets de rationnement de l’autre au serveur. On lui rétorque alors qu’il n’y en a pas besoin ici et on lui tend une autre coupe pour faire passer la viennoiserie… et les discours.

Moi, j’ai consommé sans honte comme les autres. C’est ce qui s’appelle, en bon français, manger son chapeau.

Ce jour-là, j’ai compris quelque chose. Dans un groupe humain, il y a ceux qui vivent très bien de la politique et il y a les autres qui sont exploités par la société et par ceux qui sont sensés les défendre. Dans tous les partis c’est pareil, il y a la nomenklatura pour qui le travail est indigne d’un dirigeant. Ils sont nés pour gouverner et il y a les autres, chairs à canon pour la guerre, chères aux patrons pour la paix. Comme disait le bon sens populaire avant la révolution française: A chacun son métier et les vaches seront bien gardées. Et dire que ce système s’appelle la démocratie.

La guerre n’est toutefois pas encore finie. Des bombardements, Londres aura le triste privilège d’étrenner le 8 septembre ceux provoqué par les sinistres V2 volant à 5 fois la vitesse du son. Déjà qu’avec les V1, les anglais avaient eu fort à faire mais la chasse réussissait souvent à les détruire en vol. Là, il n’y avait aucune parade. La propagande, enfin ce qu’il en restait dans les pays encore occupés, s’en donnait à cœur joie et annonçait toujours de nouvelles armes terribles qui allaient tout dévaster sur leur passage. Ces informations permettaient aux troupes allemandes, malgré de sérieux doutes, de tenir encore le coup. Un grand nombre d’entres eux, surtout les vieux, se rendaient sans combattre et les permissionnaires qui avaient vu les villes de leur pays complètement rasées de la carte avec un nombre impressionnant de victimes civiles, avaient le moral au plus bas.

Début Octobre, le rationnement de l’électricité et du gaz devient plus sévère. Nous n’avons du courant que quelques heures par jour. A Cachan, nous équipons la salle de cinéma avec des phares de voiture alimentés par des batteries pour éclairer la scène où l’on jouait une pièce.

La pression du gaz était tellement faible qu’il fallait une heure pour faire bouillir un litre d’eau.

Le 22 septembre, à Londres, c’est la dernière émission « Les français parlent aux français »

Le 28, la gendarmerie désarme la résistance et ouvre des bureaux de recrutement. C’est que sans le savoir nous allons vers d’autres conflits, l’Indochine, l’Algérie et que la chair à canon est toujours bonne à prendre. Et comme disait Jules, l’empereur romain, pas le charcutier : Si vis pacem, para-bellum.

Le 7 novembre, les français réclament une zone d’occupation. Ils obtiennent le sud de l’Allemagne, La région du lac de Constance. Curieuse ironie du sort, cela tombe bien, ils sont plutôt francophile dans les environs, ça, je peux en témoigner.

 

 

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